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30 janvier 2012

Quand l’honneur pousse au crime

Chaque année, des milliers de personnes sont condamnées à mort parce qu'elles s'opposent au dictat de leur famille. Leur nombre augmente, même en Europe. Témoignage.

Dessin d'une agression à l'arme blanche.
Dans certaines cultures, lorsqu'elles refusent un mariage arrangé, les femmes prennent le risque de représailles de la part de leur propre famille.

Ils apparaissent rayonnants, lui dans sa veste matelassée et elle la tête enveloppée dans une écharpe de soie. On croirait que le jeune couple est en Suisse pour son voyage de noces. Mais l’histoire est tout autre. Leurs sourires ne sont que les paravents polis d’une tragédie, puisqu’ils sont les improbables survivants d’un crime d’honneur. Que Sami raconte sans tabou dans un anglais fluide.

Sami et Sara (prénoms fictifs, n.d.l.r.) font partie de ces couples déclarés «karo-kari» par une cour tribale du Pakistan. Un mot qui signifie que, dans leur pays, ils sont marqués de la tache noire, donc condamnés à mort. Pourquoi? Parce que la jeune femme, 21 ans aujourd’hui, a refusé d’épouser son cousin, mariage imposé par sa famille. «Je savais ce que je risquais, mais c’est ma vie. Ma mère était très fâchée aussi», souligne Sara.

Le Pakistan fait partie de ces Etats où le crime d’honneur reste un fléau. En particulier dans les provinces reculées, où les jirgas, sortes de cours tribales illégales, condamnent et exécutent chaque année plus de 600 femmes et quelque 200 hommes, selon les statistiques de la Commission des Droits humains du Pakistan. Des chiffres sans doute bien en dessous de la réalité. «Les crimes d’honneur sont en augmentation de jour en jour, à cause de l’illettrisme et de l’écart qui se creuse entre les classes. Rien ne change puisque les politiciens sont aussi les chefs des tribus. Au Pakistan, on ne regarde pas en avant, mais en arrière», analyse Sami.

Elle échange sa burqa avec une autre femme

Quand le verdict tombe en 2010, Sara est alors enfermée et ligotée dans une chambre pendant une semaine, nourrie à travers une seule fenêtre. Avant d’être emmenée par son père et ses oncles dans un autre village, où elle devra mourir. Elle sait déjà comment. Elle pourrait être jetée aux chiens, découpée en morceaux, lapidée. Mais elle doit être enterrée vivante. Avant d’être exécutée, elle est encore emmenée dans un lieu saint, comme le veut la coutume. Une façon pour les futurs auteurs du crime de se purifier avant de commettre le pire. Et c’est là que, dans une incroyable présence d’esprit, Sara profite de son passage aux toilettes pour échanger sa burqa avec une autre femme. Et parvient à s’enfuir incognito. «Oui, j’étais terrorisée, mais à chaque pas je priais Dieu pour qu’il m’aide», lâche Sara, dont l’écharpe soyeuse a glissé sur les épaules.

Je savais ce que je risquais, mais c’est ma vie!

Malade, affaiblie, elle ne songe qu’à partir le plus loin possible. Arrive à prendre le train jusqu’à Karachi, à quelque 500 km de là. Et appelle à l’aide Sami, son ancien voisin de village qui justement y travaille. «Au Pakistan, pour qu’un homme puisse aider une femme, il doit l’épouser. Ce que j’ai fait. Nous avons donné une conférence de presse, un article est paru dans les journaux, mais ça n’a eu aucun effet.»

Sara et Sami, condamnés à changer d'identité pour rester vivants)
Sara et Sami, condamnés à changer d'identité pour rester vivants.

Au contraire. La famille de la jeune femme se met à la poursuite des deux époux. Et faute de les retrouver s’en prend à la famille de Sami, restée au village. «Ils ont attaqué et brûlé ma maison, frappé ma mère et mon frère. Même le journaliste qui avait publié notre histoire a été agressé.» C’est grâce à une ONG sur place, qui les a mis en contact avec la Fondation Surgir (lire encadré), que Sami et Sara ont pu quitter le Pakistan et obtenir en Suisse un permis humanitaire. «Quitter le pays nous a donné un immense espoir. C’est une nouvelle vie qui a commencé en avril dernier.»

«Très chanceux de vivre ici et d’avoir trouvé un travail»

Ils respirent la jeunesse et la liberté. «La vie est si lumineuse ici», sourit la jeune femme. «Nous ne nous sentons pas coupables, on a le droit de vivre. Cette loi qui nous a condamnés est un problème culturel, une très vieille coutume tribale, qui n’a rien à voir avec la religion», renchérit Sami élevé dans la tradition soufie de l’Islam, qui prône l’ouverture aux autres confessions et la fraternité universelle. Même si sa famille, ses amis lui manquent, il s’estime «très chanceux de vivre ici, d’avoir trouvé un travail» et espère un jour servir d’exemple.

Pour Sara, qui rêvait d’entreprendre au pays des études de stylisme, tout est à recommencer. Une vie à refaire sur une table rase, apprendre le français, suivre un cours de couture. Comme à chaque fois qu’elle évoque le passé, ses lèvres tremblent, mais ses paroles sont irrévocables: «Aucun membre de ma famille ne me manque. Je suis très en colère contre eux. Il faudrait arrêter ces crimes d’honneur. Je ne veux plus tout ça.»

Ils ont attaqué et brûlé ma maison, frappé ma mère et mon frère. Même le journaliste qui avait publié notre histoire a été agressé.

Retourner un jour au Pakistan? Impensable. Sami est catégorique: «Le gouvernement n’est concerné ni par les droits de l’homme ni par le respect des femmes. Ce sont des conditions terribles. Ma famille a dû déménager. Elle sera menacée toute sa vie. Sans prescription.» Comme eux, condamnés à changer d’identité pour rester vivants.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Andrea Caprez (illustration)