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3 septembre 2012

Quand la mère tigre remplace la maman poule

Avec son «hymne de bataille de la mère tigre», Amy Chua prône une éducation chinoise à la dure face au laxisme occidental.

Amy Chua et sa fille Sophie au piano
Les filles d’Amy Chua (ici, Sophie) passent des heures à répéter 
le piano et le 
violon. Et pas 
de répit pendant les vacances. (Photo: Dukas/Polaris)

Elles n’ont jamais participé à une soirée pyjama; ignorent ce qu’est une après-midi passée à jouer avec les copines; n’ont jamais regardé la télé ou joué à des jeux vidéo. Ramener de l’école une note inférieure à un A est pour elles impensable, tout comme imaginer jouer d’un autre instrument que le piano ou le violon. Sophia et Louisa ne sortent pourtant pas d’un camp de redressement pour enfants difficiles. Les deux filles d’Amy Chua, professeure de droit à la prestigieuse Université de Yale aux Etats-Unis, ont simplement été élevées «à la chinoise» par ce que l’on nomme une «mère tigre».

L’excellence est une exigence de tous les instants

Déclinée tels les dix commandements en préambule de son livre L’hymne de bataille de la mère tigre, la liste de choses que les filles de cette Sino-Américaine, née aux Etats-Unis, n’ont jamais été autorisées à faire à choqué l’Amérique entière et le monde occidental. Quoi, un enfant n’a pas le droit de passer du bon temps, ni d’être – parfois – médiocre à l’école? Pas chez Amy Chua, chantre de l’éducation à la chinoise où l’excellence est une exigence de tous les instants. Etre le meilleur, rien que le meilleur, un véritable mantra dans l’Empire du Milieu. En témoigne cette récente image des derniers JO de Londres où les télé­spectateurs ont découvert ébahis l’haltérophile chinois Wen Jingbao en larmes, s’excusant auprès de son pays de n’avoir remporté «que» la médaille d’argent.

Pression, travail acharné, l’enfant éduqué à la chinoise ne connaît pas de répit. Ainsi les filles de cette mère tigre passent-elles des heures à répéter le violon et le piano. Même en vacances, où maman Chua s’arrange pour dégoter un piano à sa fille Sophia où que la famille se trouve.

Crise des valeurs

Philip Jaffé: «Ce type d’éducation est une forme de maltraitance.»
Philip Jaffé: «Ce type d’éducation est une forme de maltraitance.»

Pourtant, au-delà des réactions épidermiques suscitées par son hymne guerrier, Amy Chua pose le doigt là où ça fait mal, remettant en cause des décennies de laxisme «post-soixante-huitard» ayant conduit à l’avènement de l’enfant roi. «Elle réveille ce rêve de créer des enfants qui excellent. Sa réflexion reprend cette crise des valeurs, ce sentiment de plus en plus généralisé que tout fout le camp, la discipline, l’éducation, la politesse», relève le psychologue Philip Jaffé, directeur de l’Institut universitaire Kurt Bösch, à Sion, dédié notamment aux droits de l’enfant.

Faut-il pour autant jeter aux orties écoute et compréhension pour ne prôner que dressage et sévérité? Pas si sûr. L’auteure elle-même l’avoue, l’éducation à la chinoise, ça ne fonctionne pas avec tous les enfants. A commencer par Lulu, sa fille cadette, qui après des années passées enfermée à s’entraîner à jouer du violon à la perfection, a rué dans les brancards et fini par troquer son archet contre une raquette de tennis. C’est d’ailleurs suite à ce clash, survenu lors d’un voyage en famille à Moscou où la fillette de 13 ans a hurlé en public à sa mère: «Je hais le violon. Je hais ma vie. Je te hais et je hais cette famille!», qu’Amy Chua a décidé d’écrire son livre. Non seulement pour raconter sa vision de l’éducation, mais aussi l’histoire d’un violent conflit culturel entre l’Est et l’Ouest.

Ses exigences démesurées font-elles pour autant d’Amy Chua une mère indigne? Sans la juger, Philip Jaffé estime qu’assurer le succès de sa progéniture en lui inculquant le goût du travail et du dépassement de soi est certes louable, à condition de ne pas tomber dans l’excès: «Certains parents s’investissent de façon extrême, note-t-il. Ils passent leur temps à véhiculer leurs enfants à toutes sortes d’activités. Tout cela pour leur bien, pensent-ils. Mais en réalité, ce sont leurs propres angoisses qu’ils communiquent.» Le psychologue n’hésite pas à parler d’abus. «Ce type d’éducation est une forme de maltraitance validée par la société, car on accepte de brutaliser l’enfant.» Et même si les résultats sont là, la rançon du succès à la chinoise est lourde à payer pour les intéressés. «Car, dit-il, on vole leur enfance en leur déniant la part d’inactivité à laquelle ils ont droit.»

Auteur: Viviane Menétrey