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1 décembre 2014

Lorsque la peur de rougir devient un cauchemar

Piquer un fard, ça arrive pratiquement à tout le monde et c’est juste embarrassant. Mais pour certaines personnes, cela peut devenir une source d’angoisse envahissante et handicapante. On parle alors d’éreutophobie, soit de la peur de rougir.

illustration représentant la peur de rougir

Montée d’adrénaline, cœur qui bat la chamade, sang qui pulse, joues en feu: voilà grosso modo ce que l’on ressent de l’intérieur quand on est confronté à une situation embarrassante et que l’on pique un fard. Et cette réaction émotive s’accompagne généralement d’un certain malaise, celui provoqué par le regard – réel ou supposé – de l’autre. Du coup, on a un peu honte de rougir comme un homard à la cuisson et on devient encore davantage cramoisi…

Antoine Pelissolo, psychiatre.
Antoine Pelissolo, psychiatre.

«On rougit quand on sent un décalage entre ce que l’on voudrait montrer à l’autre et ce que l’on imagine que l’autre peut voir ou croire, par exemple quand on fait une gaffe ou que l’on est gêné par un compliment», relève le psychiatre Antoine Pelissolo, chef de service au CHU Henri-Mondor à Créteil et coauteur du guide Ne plus rougir et accepter le regard des autres (Ed. Odile Jacob).

La majorité d’entre nous ont sans doute déjà éprouvé pareille sensation. Les inquiets et les timides en tête, évidemment. C’est somme toute assez banal et bénin. Sauf, nous dit notre interlocuteur, «quand la peur de rougir devient une obsession, c’est-à-dire que vous y songez avec angoisse dans la plupart des situations sociales, au travail mais aussi dans la vie personnelle». Là, on parle d’éreutophobie, «la crainte excessive, pathologique, de rougir», dixit le Petit Robert!

Chez les gens qui en souffrent, explique le professeur Pelissolo, «la petite montée de rougissement se transforme en cauchemar, ils ne pensent plus qu’à ça, en essayant de le cacher ou de l’arrêter». Mais comme il s’agit d’un réflexe incontrôlable, cette volonté provoque «un stress intense et un sentiment de honte» qui ne fait qu’augmenter l’érubescence.

C’est un peu comme les fous rires: plus vous voulez vous empêcher de rougir, plus vous rougissez.

Accepter ses rougissements

Du coup, les éreutophobes «se replient sur eux-mêmes, ne s’expriment pas comme ils le voudraient et évitent de plus en plus les occasions sociales». En bref, ils perdent de leur liberté d’action et ont tendance à se couper du monde. Avec le risque de sombrer dans la dépression ou alors d’abuser d’alcool, voire de drogues, pour calmer leur anxiété.

Heureusement, cette phobie se soigne comme le précise le médecin parisien: «Le principe est de «déconditionner» le réflexe de rougissement, grâce à une compréhension de ses mécanismes et surtout à un changement d’état d’esprit.» En premier lieu, selon lui, «il est donc nécessaire d’accepter (un peu…) de rougir et de se confronter sereinement au regard d’autrui, pour comprendre que le jugement des autres n’est pas celui que l’on redoute».

Dans son centre de consultation, ce psychiatre use notamment des thérapies comportementales et cognitives (TCC). Bien adaptées à ces problématiques, car elles permettent de s’entraîner à affronter des contextes à «risques», à se frotter aux autres, à détourner son attention de ses rougissements et, aussi, «d’apprendre des méthodes de relaxation et de travailler sur la confiance en soi».

Mais ce psy n’est pas dogmatique. Il estime même que l’on peut se soigner sans forcément passer par la case «divan». A condition que l’éreutophobie ne soit «pas trop intense ni trop ancienne». «Le principe est d’être indulgent envers soi-même en s’acceptant tel que l’on est, avec son émotivité, de se centrer sur l’essentiel (communiquer en faisant attention à ses interlocuteurs et donc en se décentrant de soi-même), et de s’exposer à des situations diverses.» Via, par exemple, des cours de théâtre, de chant ou des activités de loisir en groupe.

© Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Alice Wellinger (Illustrations)