Archives
15 septembre 2014

Quand la souffrance laisse des traces

Souvent taboue, la scarification des ados est un phénomène qui prend de l’ampleur. Une conduite à risque qu’il ne faut pas laisser s’installer. Quelques clés pour restaurer le dialogue.

Robe sur ceintre épineux
Sophie Ogay Wartenweiler, thérapeute: «Le soulagement par la douleur est tel qu’il l’emporte sur les cicatrices.»

Ils ont 12, 13 ou 14 ans, parfois plus. Et s’automutilent avec tout ce qui leur tombe sous la main. Lames, compas, cutter, qui viennent taillader les poignets, les chevilles, les hanches. Laissant parfois des cicatrices à vie, des plaies sanguinolentes souvent.

Des cas psychiatriques? Non, des jeunes qui vont juste un peu moins bien que les autres, des garçons et des filles surtout. 10 à 15% des jeunes, peut-être davantage. Une étude de l’Inserm menée auprès d’une vingtaine d’établissements scolaires a montré que 21% des garçons et 27% des filles interrogés se seraient fait volontairement mal au moins une fois.

«Je ne sais pas si c’est un nouveau phénomène, mais depuis deux ou trois ans, les jeunes en parlent davantage entre eux», lâche Sophie Ogay Wartenweiler, thérapeute à Lausanne. Pour preuve, l’avalanche de témoignages sur le net, des appels à l’aide, des aveux déroutants, des cris lancés sur l’anonymat de la toile (voir encadré). Des adolescentes qui en parlent entre elles, mais qui peinent à s’ouvrir à leurs parents. Honte, peur de la réaction, de décevoir. «Comment parler de quelque chose, quand on ne sait pas pourquoi on va mal», lâche Justine*, 13 ans.

Sophie Ogay Wartenweiler: «Ce n'est jamais un geste anodin. Il faut en parler tout de suite.»

C’est presque par hasard que Valérie* a découvert que sa fille se scarifiait depuis plusieurs mois. Parce qu’il y avait peu de signes apparents. Juste une ado qui s’enferme souvent dans sa chambre, qui ne porte que des manches longues ou s’entoure les poignets de bandanas. Quelques écorchures sur les mains, aussitôt mises sur le compte du chat. «Quelqu’un lui a demandé un jour pourquoi elle avait des marques sur les jambes et du coup, on en a parlé.

En tant que maman, j’ai passé par toutes les étapes de la machine à laver. J’étais bouleversée, en colère. On se sent coupable, la plus horrible des mères de la terre.»

La pratique de l’automutilation est d’autant plus sournoise que souvent les jeunes la considèrent comme banale, «tout le monde le fait». Mais que Valérie définit aujourd’hui comme «une maladie de l’expression des émotions qu’il faut prendre au sérieux». Du côté des thérapeutes, la scarification serait une façon de se réapproprier ce corps rendu étranger par la puberté et les bouleversements physiques qu’elle entraîne. «C’est un moyen de gestion de l’émotion négative, trop de colère et d’anxiété, en se focalisant sur autre chose. Et ça marche bien, malheureusement. C’est pour ça qu’il est si difficile d’arrêter. Le soulagement par la douleur est tel qu’il l’emporte sur les cicatrices qui restent», explique Sophie Ogay Wartenweiler, qui suit une poignée de jeunes filles entre 15 et 30 ans.

Rechercher la douleur physique pour soulager le mal-être

Mais, même si la répétition du geste peut amener à un état dépressif, cette conduite à risque n’est pas forcément une manière de se suicider. Comme dit le sociologue David Le Breton, «en s’infligeant une douleur incontrôlée, l’individu lutte contre une souffrance infiniment plus lourde.

Ce n’est nullement une volonté de mourir mais, à l’inverse, une volonté de vivre.»

Alors quoi, rite de passage? Marque de reconnaissance? Pas vraiment. La scarification, contrairement au tatouage ou au piercing que l’on affiche, se cache, relève plutôt de l’intime et du honteux. D’un corps qui échappe et que l’on prend en otage. Avec le risque réel d’addiction. Parce que, dans la douleur, le corps sécrète de l’endorphine, comme dans le sport à outrance. Une substance qui a un effet calmant, comparable à la morphine.

D’où l’importance d’intervenir tôt. Comment? «Ce n’est jamais un geste anodin. Il faut le prendre au sérieux et en parler tout de suite, mais sans paniquer. Dédramatiser et chercher de l’aide à l’extérieur. Il est impossible de gérer ce problème seul, en famille», répond Sophie Ogay Wartenweiler. Car le thérapeute sert justement à ça: restituer une vision structurante de ce passage chamboulé que l’adolescent traverse. Et l’aider à trouver d’autres moyens de gérer ses émotions: par l’auto-observation, la relaxation, des exercices de respiration ou des jeux de rôle.

C’est aussi ce qu’a fait Valérie. Consulter le médecin de famille, puis un spécialiste de l’adolescence. Mais il a fallu du temps pour que sa fille accepte de l’aide, sorte du déni – «elle me disait que tout allait bien en me regardant droit dans les yeux» et se réapproprie son corps autrement, tout un travail accompagné d’un traitement médicamenteux.

«Je dirais aux mamans de se fier à leur intuition, conclut Valérie. L’ado a besoin de beaucoup de soutien, d’amour inconditionnel. Il faut voir au-delà des cicatrices, garder le lien, la confiance, la complicité et essayer de leur montrer que la vie est belle.» Car les tourments de l’adolescence, pour autant qu’ils soient pris en charge, finissent par passer. Même ceux-là.

*prénoms fictifs

© Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Alice Wellinger (Illustrations)