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11 mai 2015

Quand la Suisse filmait les réfugiés

Le 10 novembre, la Cinémathèque suisse projettera «Marie-Louise», un film de 1944 évoquant le destin d’une jeune Française exilée dans notre pays. Sans Gottlieb Duttweiler, le fondateur de Migros, ce drame aurait fait un four.

Josiane Hegg
Josiane Hegg a joué son propre rôle, soit celui d’un enfant qui trouve refuge en Suisse.

L’affiche du film ne fait pas dans la demi-mesure: une femme blafarde fuit les ruines d’une ville ravagée par les flammes, serrant dans ses bras une enfant. Pourtant, dans Marie-Louise , classique helvétique du cinéma, la Seconde Guerre mondiale joue un rôle marginal, l’intrigue se déroulant avant tout en Suisse.
En 1942, une Française prénommée Marie-­Louise (interprétée par Josiane Hegg, une vraie réfugiée choisie parmi 1200 enfants) vient passer trois mois dans notre pays grâce à la Croix-Rouge. Celle-ci offrait en effet aux enfants des zones de guerre la possibilité de se reposer en Suisse pendant quelques semaines avant de retourner chez leurs parents. La fillette est logée chez une bénévole de l’organisation, Heidi Rüegg (Anne-Marie Blanc). Le père de cette dernière, un homme taiseux et hautain (Heinrich Gretler), se prend rapidement d’affection pour Marie-­Louise. Au terme des 90 jours prévus, ni la famille d’accueil, ni l’enfant ne veulent se résoudre à se séparer.
Outre le film, c’est la genèse de ce dernier qui est passionnante: le scénariste Richard Schweizer a en réalité exorcisé sous forme d’un long métrage la douleur causée par une expérience personnelle. Pendant la guerre, il avait recueilli un réfugié français, qui lui avait ensuite été retiré de force par les autorités pour être renvoyé.
Pour le réalisateur, Leopold Lindtberg, le défi était aussi de taille: il s’agissait en effet de la première production suisse traitant de la question des réfugiés. Finalement, malgré tous les efforts consentis, l’équipe n’était pas certaine d’avoir réussi son pari. Les doutes semblaient se confirmer au vu des débuts peu prometteurs du film en salle.

Une promotion inhabituelle pour un film, récompensé au final par un Oscar

Cependant, une personne croyait en Marie-Louise: Gottlieb Duttweiler , le fondateur de Migros. Après la première en 1944, il a publié une critique enthousiaste, saluant le courage de l’œuvre: «A la différence des comédies que l’on voit généralement au cinéma, caractérisées par leur vacuité, ce film donne matière à réfléchir pendant des jours et des semaines à travers les problèmes soulevés et les actions des personnages.»
Usant de méthodes inhabituelles, Gottlieb Duttweiler a permis à Marie-Louise de se hisser en tête du box-office. Migros a ainsi promis une place gratuite à toutes les ménagères qui effectueraient leurs courses pendant les heures creuses. Résultat: le film a totalisé un million d’entrées en Suisse.
A l’étranger aussi, le succès a été au rendez-vous. Et, consécration suprême, Richard Schweizer a même remporté un Oscar pour son scénario en 1946. C’était la première fois qu’un film tourné en langue étrangère recevait une telle récompense: un beau happy end pour l’équipe du film et pour Migros.
Cette histoire émouvante est à redécouvrir dans une version restaurée à la Cinémathèque suisse, le 10 novembre.

Texte © Migros Magazine – Michael West, Pierre Wuthrich

Grand admirateur du film, le fondateur de 
Migros, Gottlieb Duttweiler a contribué à sa promotion.
Grand admirateur du film, le fondateur de Migros, Gottlieb Duttweiler a contribué à sa promotion.

Richard Schweizer a remporté l’Oscar du meilleur 
scénario en 1946.
Richard Schweizer a remporté l’Oscar du meilleur scénario en 1946.
Affiche d’origine.
Affiche d’origine.

Auteur: Michael West, Pierre Wuthrich