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19 novembre 2012

Quand le choix devient un poids

Appelés à décider du meilleur en tout, nous nous retrouvons souvent écrasés par cet impératif de perfection et de liberté.

Une femme devant un étalage avec de multiples produits se ressemblant.
Le consommateur serait tiraillé entre l’angoisse de faire le mauvais choix et l’insatisfaction chronique. (Photo: Getty Images/Betsie Van der Meer)

Choisir, toujours choisir. Ou lorsque la liberté de choix vire à la tyrannie. Dans son premier ouvrage traduit en français, «La tyrannie du choix» (Ed. Albin Michel), la philosophe et sociologue slovène Renata Salecl s’interroge sur les enjeux inconscients, mais aussi les conséquences sociales et politiques, d’une euphorie de l’abondance parfois bien lourde à porter. Au départ, il y a le dogme de la société de consommation néolibérale: davantage de biens et de choix mènent à plus de liberté et donc de bonheur. Sauf qu’à bien y regarder, l’excès d’options peut aussi mener à l’inconfort, voire à la paralysie et finalement à l’angoisse.

En matière de biens de consommation, il suffit de se retrouver devant un rayon sans fin de céréales ou de téléviseurs pour s’en convaincre. On était parti pour renouveler les réserves du petit-déjeuner, ou suppléer au décès prématuré de sa télévision, et nous voilà confrontés à d’insondables hésitations et de multiples options inattendues. Cité par l’auteur, le psychologue américain Barry Schwartz évoque dans son livre Le paradoxe du choix cette gueule de bois du consommateur, tiraillé entre l’angoisse de la mauvaise décision et l’insatisfaction chronique d’une quête de perfection par définition inaccessible.

Quand l’idéologie du choix vire à l’obsession

D’autant, rappelle Renata Salecl, que cette idéologie du choix ne s’applique pas qu’à nos achats, même si dans certains secteurs branchés – de l’électronique de loisir à l’huile d’olive, en passant par le luxe – elle vire à l’obsessionnel. Désormais, dans notre société individualiste contemporaine, chacun possède la clé de son bien-être physique et moral. La maison, par exemple? Une prolongation de soi et de sa personnalité, constituant «une partie essentielle du développement personnel».

C’est une nouvelle forme de contrôle social.

A la fois miroir du moi et son incubateur, elle a le potentiel de nous rendre mieux avec nous-mêmes, plus créatifs, plus apaisés, et pourquoi pas plus riches en optimisant notre destinée comme le promettent les techniques du feng shui. Le partenaire amoureux? «Les rituels galants contemporains se fondent sur le principe qu’il faut éviter l’intimité et se concentrer sur le mécanisme du contact. (…) On ne tire plus plaisir à chercher une épouse ou une petite amie, à s’approcher de l’être élu ou essayer de comprendre son altérité souvent dérangeante, il s’agit de recueillir les fruits du processus de «hooking», et ensuite laisser tomber pour chercher un nouvel objet de séduction.» Et quelqu’un qui s’engagerait trop rapidement n’aurait tout simplement pas su profiter de sa liberté.

Du sac à main à son identité sexuelle: notre possibilité de choix est énorme. (Photo: Getty Images/Paper Boat Creative)
Du sac à main à son identité sexuelle: notre possibilité de choix est énorme. (Photo: Getty Images/Paper Boat Creative)

Et, rappelle l’auteure, notre possibilité de choix concerne non seulement notre alimentation, notre forme physique ou nos loisirs, mais encore notre religion et jusqu’à notre identité sexuelle, alors que les multiples formes de développement personnel nous appellent à œuvrer pour notre constante amélioration. Devenons plus intelligents, plus beaux, plus lookés, meilleurs parents et, bien sûr, mieux «profilés» professionnellement. «Travailler sur soi, sur son corps, sur sa carrière ou son identité, note la sociologue, est l’ultime commandement pour quelqu’un qui a bien l’intention de ne pas être exclu des réseaux sociaux et espère réussir sur le marché du mariage et du travail.»

C’est là qu’interviennent les coachs en tout genre, ces nouveaux services «censés aider à gérer la masse écrasante» des possibles. Mais aussi à restreindre notre propre désir. D’où le paradoxe: si l’individu a tout loisir de «choisir sa vie», il s’empresse de se mettre sous une autorité extérieure, qui ne porte pas son nom et dont il aura privilégié l’écoute.

L’illusion de l’unicité

Selon Renata Salecl, il s’agit donc bien d’une «nouvelle forme de contrôle social», encourageant les individus à «s’autoréguler» et à s’adapter constamment aux changements de la société. Pareille contradiction se retrouve dans le succès de la chirurgie esthétique ou de la mode: si la psychanalyse doit aider le patient à comprendre ce qui se cache derrière l’éternel désir de se réinventer, le coup de bistouri ou la chasse aux boutiques (de mode, mais aussi de luxe par exemple) donnent l’illusion de l’unicité, alors qu’il s’agit le plus souvent de se conformer à un canon esthétique dominant: une poitrine de star, la montre de l’ultra-masculin James Bond, le look d’une célébrité, etc.

Forcément, la désillusion guette, tant il est «difficile d’accepter que ce que nous prenons pour un choix purement individuel dépend si souvent de la vision et de l’influence d’autrui.»

De plus, pour cette spécialiste de la dimension émotionnelle et psychanalytique du droit, cette toute-puissance ne peut mener qu’à la culpabilité de l’échec puisqu’elle n’est qu’illusion: nos choix essentiels restent largement sous-tendus par des mécanismes irrationnels et inconscients. Et Freud l’a dit le premier, le désir n’a de sens que face au manque et à l’interdit. Se croire l’unique artisan de notre bonheur ne peut être qu’accablant.

Mais aussi, en termes d’idéologie politique, démobilisant: «Obsédés par l’idée de nous améliorer individuellement, nous perdons l’énergie nécessaire à nous engager dans le changement social», dénonce l’auteure. Tout ne relève pas d’un choix de consommation, et la «honte de ne pas réussir» ne devrait peut-être pas remplacer «le combat contre l’injustice».

Auteur: Pierre Léderrey