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20 juin 2016

Quand les abeilles montent à l’alpage

De mi-juin à fin juillet, Alain Barman, apiculteur à Saint-Maurice (VS), installe une partie de ses ruches à la montagne. Un estivage au milieu des rhododendrons pour un miel grand cru.

Installation des premières ruches aux Creuses
Installation des premières ruches aux Creuses, sous le regard des Dents-du-Midi.

C’est le grand jour, celui de la poya. Il y a du frémissement dans l’air, en cette mi-juin, comme si les bêtes sentaient l’heure du départ. La montée à l’alpage, ça ressemble un peu à des colonies de vacances. Sauf que là, ce ne sont pas les joyeux bovins qui se préparent, mais des abeilles.

Comme chaque année, Alain Barman, apiculteur à Saint-Maurice (VS), fait estiver une cinquantaine de ruches à la montagne, au col de Cou, juste sous les Dents-Blanches.

Mais l’inalpe ne se fait pas n’importe quand. Depuis plusieurs jours, il guette le ciel, la météo sur son smartphone, pour saisir le bon moment.

La température doit dépasser les 20 °C, sinon les abeilles ne produisent pas de miel»,

Alain Barman (à g.) est aidé par Fabian Hirt pour le transport de la ruche.
Une ruche pouvant peser plus de 55 kilos, mieux vaut se mettre à deux pour la porter. Ici, Alain Barman (à g.) est aidé par Fabian Hirt, également apiculteur.

explique l’apiculteur. Qui a déjà installé les châssis sur place, enlevé le miel des hausses, remis des cadres neufs, fermé les ruches. Autant de préparatifs qu’il a assurés la veille.

Mais contrairement à la transhumance des vaches, celle des abeilles se passe de cérémonie: pas de cortèges fleuris ni de toupins, pas de combats de reines – celles-ci étant déjà toutes désignées chez les butineuses – mais une montée incognito aux petites heures du jour.

«Elles ne peuvent pas rester enfermées trop longtemps, sinon elles chauffent. Si la température de la ruche dépasse les 35 °C, elles risquent de mourir. Et puis, ce sont des travailleuses, habituées à se lever tôt!»

La camionnette monte le Col.
Montée au col de Cou façon poya des abeilles.

A 7 h 30, Alain Barman fait démarrer le van, une dizaine de colonies sanglées à l’arrière. Il devra faire plusieurs voyages pour amener la totalité des ruches choisies. Pas n’importe lesquelles.

Je monte celles qui ont déjà une bonne production en plaine. Celles qui péclotent, c’est prendre un risque inutile.

Mise en place des châssis.
Mise en place des châssis.

Les nuits sont fraîches en altitude, il faut que la ruche soit populeuse. La période de floraison étant assez courte, l’outil de travail doit être opérationnel tout de suite.» C’est la «dream team» qui monte à l’alpage: les abeilles déjà bien entraînées, boostées aux pruniers et aux abricotiers.

Un transfert sans heurts

L’apiculteur roule lentement, «pour ne pas les secouer», aborde les virages en douceur. Pas question de brusquer le précieux cheptel. Vers 9 h, on arrive au col de Cou, à 1800 m d’altitude, juste en dessous de l’ancien poste de douane.

Installation des ruches pour la saison estivale.
Installation des ruches pour la saison estivale.

Le lieu est enchanteur et n’a pas été choisi au hasard: tout un versant de la montagne est couvert de rhododendrons, qui ouvrent la saison estivale. De quoi régaler apis mellifera, sans compter les nombreuses fleurs des champs, trèfle, serpolet et autre tussilage qui fleuriront dans la foulée.

En dix-huit ans d’apiculture, je sais quelles fleurs les abeilles aiment. Les rhodos, elles en raffolent.

Les pissenlits, c’est leur bain au lait d’ânesse! Elles se roulent dedans et en ressortent toutes jaunes de pollen», sourit Alain Barman en déchargeant les ruches. Pour nourrir les butineuses, un bouquet de lavande ne suffit pas:

il ne faut pas moins de 10 000 fleurs par jour pour une seule abeille!

Enfumage de la ruche.
L’enfumage permet de calmer les abeilles, parfois stressées par le transport.

Dès qu’il ouvre les ruches, les ouvrières font aussitôt un vol de reconnaissance, en huit, et filent chercher le nectar. Trente minutes plus tard, les premières reviennent avec du pollen. Au top de la saison et quand les conditions sont idéales, une ruche peut produire quatre kilos de miel par jour. Et le miel de montagne est hors norme:

A 1800 m, il n’y a aucun traitement chimique. Ce qui donne un miel extraordinaire, d’une qualité supérieure. Sa texture est naturellement douce et parfumée»,

dit-il comme s’il parlait d’un grand cru. «Chaque miel est un millésime! Celui du tilleul est plus cristallin, celui de l’acacia reste doré et liquide. Je les goûte tous et, surtout, je ne les mélange pas, chaque biotope ayant des fleurs différentes qui donnent sa couleur particulière au miel.»

Si la tâche du jour est presque terminée, l’estivage n’est pas franchement une sinécure. Alain Barman devra remonter chaque semaine pour contrôler les ruchers. Rajouter des hausses, pour que le miel ne déborde pas, et des cadres pour la pouponnière, car faute de place, l’essaim mécontent pourrait bien prendre la poudre d’escampette. Et l’apiculteur aura tout l’été les yeux rivés sur le ciel en espérant qu’il soit favorable. «L’idéal, c’est l’équilibre. Ni trop chaud, ça brûle les fleurs, ni trop mouillé, elles pourrissent…

L’homéostasie, c’est vrai pour tout, pas que pour les abeilles.»

Il se souvient avec tristesse de l’été 2014 où les longues pluies ont éteint toute la floraison. «Je courais en catastrophe avec des bidons de nourriture parce que mes butineuses mouraient de faim!» A l’arrivée, une maigre récolte: 20 kilos de miel. Il en espère une demi- tonne cette année.

Un rapprochement avec la nature

Sûr qu’Alain Barman aime ses abeilles: «Oui, il y a de l’attachement. Chaque ruche est un organisme vivant, une entité avec ses différences de tempérament et de production», avoue celui qui a quitté un métier d’infirmier en psychiatrie pour se lancer dans l’apiculture, comme son père et son grand-père avant lui.

C’est riche en enseignement de vie, les abeilles. Elles m’ont appris à ouvrir les yeux sur la nature, le rythme des saisons.

Avant, je ne voyais même pas fleurir les châtaigniers!» Un virage qui l’a amené à fonder l’association Pentapi en 2001, avec ses ateliers d’insertion pour les handicapés. Aujourd’hui, il s’occupe de 200 colonies réparties entre Le Bouveret et Fully, pour une production d’environ une tonne de miel par année, mais aussi de l’élevage des reines – dont il consigne toutes les dates de naissance! – et de la construction des ruches en bois…

La désalpe aura lieu mi-août, lorsque les fleurs se font rares. Le moment, pour l’apiculteur, de partir en vacances? Pas vraiment. Il faudra extraire le miel, le mettre à maturer dans des cuves en inox, coller 16 000 étiquettes sur les bocaux, traiter les ruches à l’acide formique pour lutter contre les parasites... Et supporter les angoisses de la morte saison:

On ne sait jamais ce que l’on retrouvera au printemps.»

Mais pour l’heure, ses filles sont en pleine forme: elles dansent dans le soleil.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Mathieu Rod