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4 mars 2013

Quand les hommes parlent entre mecs

Groupes d’hommes ou Nouveaux Guerriers: Louis, Jacques, Dimitry et les autres explorent et développent leur masculinité loin de tout regard féminin. Témoignages.

groupes d'hommes

Pour Louis Pache, tout a commencé en 1995. «J’avais entendu parler de ces groupes d’hommes, mouvement initié par le psychanalyste québécois Guy Corneau. Sans raison particulière, j’ai senti que c’était pour moi.» Médecin et interne à l’hôpital aujourd’hui retraité, Louis Pache est aussi père de quatre enfants d’âge mûr et de quatre petits-enfants. Pas vraiment le profil d’un homme en mal de vivre.

Et pourtant, depuis bientôt dix-huit ans, il demeure fidèle à ces rencontres masculines en petit comité. «J’ai un peu peur de les barber avec mes préoccupations de vieille personne, sourit-il derrière sa barbe blanche. Mais ils m’encouragent à rester, que ça les ouvre à d’autres dimensions de la vie. Alors, je continue.» Parmi les fondateurs du groupe Yverdon 2 – il en existait alors déjà un dans la ville balnéaire vaudoise, aujourd’hui dissous – il reste fidèle à ces rencontres dont il parle comme d’un «lieu chaleureux, intime et pourtant ouvert puisque nous avons bien accueilli une dizaine de gars depuis les origines». Des hommes plutôt mûrs, à partir de la quarantaine.

Plus jeunes, c’est rare. Il faut avoir abattu ses cartes, vécu, passé à travers quelques difficultés.

Une liberté de parolemais avec certaines règles

Fils unique, le petit Louis a vécu entre une maman très malade et un père agriculteur peu enclin aux câlins. Une enfance solitaire, introvertie, dont ce Vaudois à la grande silhouette longiligne dit avoir gardé une certaine crainte face aux autres, et notamment aux autres hommes. «Bien sûr, je suis devenu médecin, j’avais un cabinet et voyais beaucoup de monde. Mais au fond c’est toujours moi qui portais la blouse blanche.»

On entre dans ces groupes d’hommes par l’équivalent d’un patronage, souvent par le bouche à oreille. Mais le Réseau hommes Romandie possède aussi son site internet, avec les coordonnées de ses différentes cellules. «J’ai été un temps responsable du réseau, explique Louis Pache. Mon grand plaisir consistait à créer de nouveaux groupes, qu’on allait coacher pendant trois ou quatre séances.»

Avec le temps, l’énergie des débuts s’est un peu étiolée même si cinq groupes restent encore actifs en Suisse romande, et que se déroulent toujours de grandes rencontres avec les homologues de France. Toujours entre hommes, bien sûr. Pourquoi? «Pour des raisons de liberté de parole dans certains domaines, notamment la sexualité. Je ne me verrais pas évoquer une difficulté ou une interrogation dans ce domaine devant un auditoire mixte», sourit Louis.

Il ne s’agit pas d’un club service, pas plus que d’une thérapie de groupe. D’ailleurs, s’il n’existe pas à proprement parler de règlement, certaines règles veillent au bon déroulement des rencontres. Parmi elles, l’appel à ne pas donner de conseils, à ne pas se transformer en thérapeute, précisément. «Il y a un autre médecin avec moi à Yverdon. C’est donc un aspect qui nous concerne particulièrement et auquel nous devons nous montrer attentifs.»

Apprendre à parler de soi et de ses sentiments

Faire évoluer la condition masculine vers une plus grande authenticité, une meilleure communication, une approche plus intime du vécu intérieur. Voilà comment se présente le RHR (Réseau hommes Romandie): un lieu de ressourcement pour les mâles désireux de dépasser les stéréotypes tout en s’acceptant tels qu’ils sont. Louis Pache résume:

C’est un espace chaleureux qui donne la possibilité de parler de soi. Pour se révéler à soi-même, se dévoiler. Nous ne parlons ni de religion ni de politique, mais de nous-mêmes, de comment on vit et ressent les choses.

Pour cela, il faut d’abord apprendre à dire «je», à ne pas dévier du sujet en revenant à des généralités, mais aussi à écouter sans interrompre.

Comme une soupape pour son couple

Louis Pache parle de la «liberté de tomber le masque», d’oublier la peur typiquement masculine de l’intimité aux autres et surtout à soi-même dans un «contexte neutre, qui doit juste être propice à la rencontre, à la confidence» avant que chacun retourne à sa vie. Avec le temps, son épouse a accepté cette «soupape», ce lieu de ressourcement spécifique qui n’appartient qu’à lui tout en n’ayant rien contre elle. «Sa fréquentation arrondit plutôt les choses dans la vie de couple», sourit le médecin à la retraite.

Des rencontres qui n’ont pas valeur de thérapie

Pour Jacques Python, à Fribourg, c’est son divorce qui a été l’événement déclencheur. En 1997, après un stage à Leysin avec Guy Corneau, alors très présent et très populaire en Suisse, il entend parler de l’existence de ces groupes d’hom-mes. «J’ai d’abord fréquenté celui de Lausanne. Puis, après mon déménagement à Fribourg, j’en ai alors fondé un là-bas.»

Pour s’y dire quoi? «Tout ce que l’on ne se raconte pas au bistrot.» On oublie donc les sujets masculins habituels – sport, boulot, politique, voire armée et jolies filles – pour discuter sans pour autant verser dans la thérapie de groupe:

Le but commun consiste bien à évoluer, grandir, à s’enrichir mutuellement. Une personne en souffrance aura tout intérêt à aller chez un thérapeute.

«Les sujets dépendent des besoins et des envies de chacun»

Au début, à Fribourg comme souvent ailleurs, le nouveau venu s’engage à participer à trois séances de suite. S’ensuit un petit bilan, où le groupe comme la personne concernée décident ou non de poursuivre. «Ensuite, la dynamique dépend des gens. Chacun, à tour de rôle, anime une soirée», avec des sujets qui surgissent selon les envies ou les besoins. Et avec comme fil conducteur cette prise de conscience de la masculinité dans un contexte qui, contrairement aux sociétés traditionnelles, considère peut-être ce cheminement comme un peu trop facilement acquis d’avance.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Maret (illustration)