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6 juin 2016

Quand les jardins livrent leurs secrets

Insolites, uniques, mais toujours au pluriel. Les Jardins secrets de Vaulx, en Haute-Savoie, sont un lieu à part. Entre Orient et Occident, entre création pure et folie douce. A découvrir absolument, seul(e) ou avec une ribambelle d'enfants.

Vue d'ensemble sur les Jardins Secrets
Les Jardins Secrets de Vaulx sont l’œuvre d’une famille, qui court sur trois générations.

Une fois poussée la porte, le dépaysement est total et instantané. C’est là, entre deux collines de Haute-Savoie (F), que se trouvent les Jardins Secrets de Vaulx, ouverts au public à la belle saison. Soit 7000 m2 de dépaysement, de voyage végétal et d’évasion architecturale.

Un citronnier du jardin.
Les citronniers donnent un air très méditerranéen à ce petit paradis de Haute-Savoie.

Colonnes, tourelles, arcades: très vite, l’œil se perd dans les multiples perspectives. Ce jardin est à chaque instant un autre. Se promener ici, c’est se promener ailleurs, parce qu’il n’y a pas un seul jardin, mais des jardins. Qui se révèlent de sentiers en courettes, d’espaces clos en lieux de méditation. Une fenêtre suffit à vous faire passer de l’allée des roses au jardin andalou, du salon marocain au jardin de curé.

Des cultures de tous les horizons

Un patchwork d’atmosphères où les clématites assaillent des voûtes mauresques, où les massifs d’orangers mexicains aux effluves suaves étourdissent les abeilles. On est ici au carrefour des cultures, comme s’il passait sur les Alpes savoyardes un souffle d’Orient, dans un temps raffiné et suspendu. Et partout, des fontaines, l’eau qui chante, surgit, glougloute, renvoie le reflet des phlox et des pivoines.

Myriam (à g.) et Nicole Moumen
Myriam (à g.) et Nicole Moumen, qui a remis les clés de la Fondation à sa fille.

«C’est une histoire de famille, ce jardin. A la base, on voulait juste une ferme pour faire notre artisanat de meubles peints», explique Nicole Moumen, propriétaire des lieux. Regard doux, pull ample et lacets dénoués,que sa fille Myriam lui rattache en rigolant, c’est elle qui s’occupe des plantes. «Je suis la jardinière. Mais je n’ai pas la main verte, j’ai la main sale!», dit-elle en souriant. Travailleuses, rougies, épaisses comme des rhizomes, des mains qui ne s’oublient pas.

C’est donc Nicole Moumen qui organise «le fouillis des plantes»: des fleurs acclimatées à la région, des vivaces rustiques, «poétiques et sauvages, sans sophistication».

Je préfère ça à une pelouse nette pleine de pesticides!»

Aucun risque: ici, les lavandes tutoient la consoude, les myosotis clignotent sous les trémières et les aromatiques ont droit à leur espace privé. Difficile d’imaginer qu’en 1980, il n’y avait là qu’un immense terrain vague, avec juste une ferme délabrée et un unique marronnier planté dans sa terre argileuse. Trois hectares de terrain à vaches, dont personne ne voulait. Mais Nicole et son mari, Alain Moumen, s’y installent avec leurs trois filles.

«Tout s’est fait par hasard, on n’a rien programmé.

On a commencé par mettre du gazon partout pour se délasser et les idées sont venues pêle-mêle, à la fantaisie.»

Chacun sa tâche

C’est comme ça que fonctionne le couple autodidacte: Alain bâtit et Nicole décore. Il conçoit, commence les choses dans une sorte d’élan brouillon et elle les termine, met sa patte. «Nous sommes un perpétuel duo. Nous avons cru construire notre jardin, mais c’est lui qui nous façonne», aime-t-elle à dire.

les galets incrustés dans le ciment .
Les décorations sont réalisées selon des techniques traditionnelles. Ici, mortier de chaux et calades.

Un jardin qui raconte aussi les techniques ancestrales comme l’utilisation du mortier de chaux pour les tuiles ou les vasques, le cuivre découpé des coqs et des oiseaux qui courent sur les clochetons, et les calades, ces motifs de galets incrustés dans le ciment et réalisés pour la plupart par les trois filles de la famille.

Vue sur les fontaines.
Bassins, fontaines et même une piscine. L’eau est le fil rouge de ce jardin.

Trois filles auxquelles une pièce spéciale est dédiée pour les remercier de leur travail: une piscine d’azur, enchâssée entre deux salons orientaux, sous une lumineuse verrière. Quant au plongeoir, c’est un volet de l’étable, peint par la maîtresse des lieux… Signe que rien ne se perd, tout se transforme. L’endroit est truffé d’objets de brocante, de trésors d’autres siècles. Comme cette porte de monastère du XVIe siècle, cette table repeinte à l’essuyé ou ces suspensions égyptiennes.

Des influences multiples

Le toit orné.
Tous les toits sont garnis de mille détails en plaque de cuivre, inspirés des papiers découpés du
Pays-d’Enhaut.

«Je suis née au Maroc et mon mari en Tunisie. On tire profit de nos souvenirs, de nos voyages et de tout ce qu’on voit. Les papiers découpés du Pays-d’Enhaut ont inspiré Alain pour la découpe du bois. Regardez cette belle perspective avec ses moucharabiehs en mélèze!», lance Nicole Moumen en laissant traîner son regard.

Depuis 1990, les jardins sont ouverts au public et accueillent plus de 30 000 visiteurs par an. Mais restent une belle aventure familiale. Une poignée d’employés donne un coup de main pour la construction des nouveaux espaces et le travail de bureau et des étudiants assurent les visites guidées. Myriam, cadette de la fratrie, passionnée par la sculpture sur bois, a repris la direction du domaine. S’ajoutent désormais les huit petits-enfants dont les noms s’égrainent ça et là dans le jardin, et qui viennent à leur gré mettre la main à la pâte, fleurissant vasques et fontaines.

L’éloge de la folie

Oui, ce lieu est l’œuvre d’une vie et court aujourd’hui sur trois générations. Une œuvre monumentale, insolite et originale, qui tient à la fois du Jardin des Tarots et du Palais Idéal du Facteur Cheval. Une œuvre qui s’écrit en grand, puisqu’il reste quelques hectares à défricher... Quand on demande à Nicole Moumen quel est, au fond, son jardin préféré, elle répond sans hésiter: «Les loges de la folie, avec son jeu de mots. C’est le premier espace que nous avons réalisé.

Quand Alain a commencé à faire des trous pour fabriquer des fontaines, j’ai su qu’on était en train de basculer dans la création pure.»

Quatre bassins encadrés de buis, les feuilles frangées des fougères, une rangée de bancs pour pouvoir méditer à l’ombre d’une galerie. Et deux clochetons, gardiens symétriques des lieux, encadrant une horloge. Qui ne donne pas l’heure, bien sûr.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Nicole Chuard