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30 novembre 2015

Quand les souvenirs se font récit

Grâce à une recueilleuse de récit de vie, chacun peut mettre en mots son existence, et ainsi laisser une trace écrite de son histoire. Un métier en plein essor désormais enseigné à l'Université de Fribourg.

Janine Walter tenant dans ses mains le livre rédigé en collaboration avec Emmanuelle Ryser Niklas
Janine Walter est pleinement satisfaite du résultat de son échange avec Emmanuelle Ryser Niklas.

Tout est parti d’un constat: faute de transmission à ses proches, trop d’histoires de vie finissent dans l’oubli lors de la disparition de leurs protagonistes. Combien de fois n’a-t-on pas entendu un enfant devenu adulte regretter de ne pas mieux connaître l’existence de ses parents avant sa naissance? Eviter la perte définitive de précieux souvenirs constitue la substance même de ce nouveau métier appelé recueilleur de récit de vie.

Il ne s’agit pas d’écrire une biographie basée sur des documents d’archives.

Hélène Cassignol et Emmanuelle Ryser Niklas
Hélène Cassignol (à gauche) et Emmanuelle Ryser Niklas, membres du collectif D.I.R.E.

On ne cherche pas à transcrire une vérité historique de l’extérieur, mais à construire ensemble un récit de vie avec une personne bien vivante qui désire se raconter», explique Emmanuelle Ryser Niklas. Cette ancienne journaliste lausannoise, qui anime aussi des ateliers d’écriture tournés vers l’autobiographie ou les carnets de voyage, est membre du collectif D.I.R.E. Cinq professionnelles éparpillées dans toute la Suisse romande (exception faite du Valais) et qui se sont rencontrées lors de la formation continue dispensée à l'Université de Fribourg.

La plupart bénéficient de formations liées à l’écriture, même si l’une d’entre elles, Sylvie Blanchon, dans le Nord vaudois, était éducatrice spécialisée. «Nous avons en commun une vraie volonté d’écoute bienveillante», relève Hélène Cassignol. Venue du soleil de Carcassonne, en France, jusqu’à Fribourg, elle travaille comme recueilleuse de récit de vie notamment dans un établissement médico-social de Villars-sur-Glâne.

Pour moi, l’essentiel est de rester vigilante par rapport à ma propre interprétation. La personne doit pouvoir se reconnaître et relit régulièrement le texte.»

La confiance réciproque constitue la clef de voûte de cette «co-construction». Sans elle, il manquerait les fondations suffisantes pour que quelqu’un ait envie d’évoquer son passé et de réveiller des souvenirs parfois lointains, qui souvent en appel­lent d’autres au fil du temps, puisqu’un récit de vie nécessite souvent entre six et dix visites.

Emmanuelle Ryser Niklas explique: «La première rencontre est gratuite. Elle permet de définir un cadre. Il s’agit par exemple de savoir qui va s’exprimer. Une seule personne? Un couple? Un parent et ses enfants? De quoi désire-t-on parler? De l’ensemble de sa vie ou d’une période, d’un événement donnés? Ensuite, je me rends chez les gens pendant une heure, et je les écoute et enregistre la conversation.

Rédiger entre chaque séance me permet de dérouler le fil petit à petit, de poser des questions la fois suivante pour éclaircir un élément et vérifier si j’ai bien compris.» En termes de labeur, «une heure d’enregistrement correspond facilement à deux heures de transcription, puis à deux heures d’écriture».

Le résultat est un petit livre, avec ou sans photos, le plus souvent édité à quelques exemplaires pour le cercle familial. Le forfait par rencontre se monte à 500 francs. «Il faut compter un minimum de 3000 francs pour le tout. Un tarif commun défini par notre collectif», ajoute Hélène Cassignol.

C’est Véronique, sa fille, qui lui en a parlé. Pimpante toute jeune octogénaire – elle vient de le fêter –, Janine Walter pensait ne rien avoir à raconter. «Je suis mariée avec Gérald depuis 58 ans. J’ai travaillé 29 ans comme comptable au même endroit, et nous sommes restés très proches de notre fille qui a aujourd’hui 52 ans», sourit-elle.

Avant de s’étonner que le petit livre de sa vie, né de ses cinq rencontres entre janvier et juin 2014 avec Emmanuelle Ryser Niklas, atteigne les 88 pages:

Au départ, nous n’étions pas sûres d’avoir grand-chose à dire.»

L’existence de Janine a été, il est vrai, plutôt épargnée par les malheurs. Même s’il y a quand même eu la perte de son frère cadet il y a une décennie, emporté par un cancer. Mais ce n’en est pas moins une vie riche, avec ses petits et grands soucis ou bonheurs, dont le récit s’est rapidement nourri de mille et une anecdotes. «Nous avions défini avec notre fille ce dont nous aimerions parler, notamment au niveau de notre couple: notre rencontre, notre mise en ménage et les années qui ont précédé puis suivi sa naissance.»

Par contre, Janine Walter ne tenait pas à raconter la vie de sa fille à sa place. Le travail d’Emmanuelle Ryser Niklas a aussi consisté à retracer l’arbre généalogique des deux familles. Avec une histoire embellie? La pro du récit de vie s’en défend: «Non, je crois que Janine est quelqu’un de fondamentalement positive. Ce qui transparaît dans son récit.»

Portrait de Jet Professori
Jet Professori tient à transmettre son histoire à ses deux filles.

Réservés aux personnes âgées, les récits de vie? Pas du tout et Jet Professori en est la preuve vivante. A 39 ans, ce Kosovar – qui a choisi ce patronyme qui ne révèle pas immédiatement ses origines – avait près de vingt ans d’errance puis de combat pour rester en Suisse à raconter à Hélène Cassignol.

«Des gens autour de moi m’ont incité à évoquer mon parcours. On m’a parlé d’Hélène, qui habite aussi à Fribourg. Nous nous sommes rencontrés en avril 2014 et comme la confiance s’est rapidement installée entre nous, nous avons continué», explique ce brun costaud avec un grand sourire. Hélène Cassignol le reconnaît: lorsque Jet l’a contactée, elle a craint une histoire douloureuse, stigmatisée par la guerre. «Mais Jet ne l’a pas connue. Il est parti juste avant, en 1995.» Jet Professori commence alors à dérouler ses souvenirs.

D’abord ceux de l’enfance dans le région montagneuse de Malishevo, entre des parents cultivateurs de tabac et dix frères et sœurs. Puis son irrésistible envie de partir, de «vivre autre chose» avec la force de ses 18 ans, malgré les passeurs mafieux et un «ailleurs» où il ne connaît personne. Et son arrivée en Suisse, après un passage par l’Allemagne, sa volonté de «rester dans cette terre de vie alors que le Kosovo n’était plus que ma terre natale», malgré les innombrables obstacles administratifs.

Grâce au sport qu’il enseignera bientôt aux jeunes et à l’implication d’un groupe d’amis, Jet Professori obtient un permis B. Et peut commencer à imaginer sereinement un avenir dans ce qui est devenu sa patrie. Habitant désormais aux environs de Fribourg, il a deux petites filles.

J’aimerais beaucoup qu’elles lisent mon histoire un jour. Ça m’a donné de la force de tout raconter.»

De son côté, Hélène Cassignol dit avoir «beaucoup appris» de cette rencontre, où plus que jamais elle s’est tenue à «une loyauté forte pour ne pas trahir un tel récit. «Si Jet a dix ans de moins que moi,

son enfance au Kosovo ressemble à celle des personnes âgées ici. Comme s’il avait aussi traversé les âges en arrivant en Suisse.»

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre