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23 février 2015

Quand nos ancêtres hantent nos esprits

L’histoire tragique de mon arrière-grand-oncle peut-elle vraiment avoir une influence sur la manière dont je mène ma vie? Oui, répondent les adeptes de la psychanalyse transgénérationnelle et de la chasse aux fantômes familiaux.

Le dessin d'un arbre généalogique avec des photos
Les secrets de famille ont le pouvoir de profondément nous marquer.

Un grand-oncle dont le suicide aurait été déguisé en accident de chasse, une aïeule qui aurait passé sous silence un avortement dans sa jeunesse, un fils aîné mort trop vite et dont on aurait caché l’existence au reste de sa descendance... Autant de cadavres dans le placard familial à même de revenir nous hanter.

Métaphoriquement parlant, bien sûr! Car il n’est pas question ici de spectres nous effrayant de leurs murmures au cœur de la nuit, précise le psychosociologue lausannois Daniel Peclard, adepte de la psychanalyse transgénérationnelle. Les fantômes familiaux, comme on les appelle, «font référence à des charges émotionnelles, des non-dits, des deuils que l’on n’aurait pas nommés, des mots qui n’auraient pas été prononcés. Ils ont souvent trait à la sexualité (d’où nous venons) ou à la mort (où nous allons). Or, ces secrets de famille, de même que notre histoire ancestrale, ont le pouvoir de profondément nous marquer, jusque dans nos gènes.» Nous amenant à reproduire des schémas de vie parfois aberrants, ou encore à adopter des comportements obsessionnels qui ne nous appartiennent pas vraiment.

Un exemple? Une enfant de 4 ans se voit régulièrement persécutée par un monstre dans ses cauchemars.

Elle se réveille en toussant et, chaque année à la même date, le 26 avril, sa toux dégénère en crise d’asthme.

Interrogée dans les années 70 par la psychologue française Anne Ancelin-Schützenberger – considérée comme la génitrice de la psychogénéalogie – la maman de la fillette se souvient que son grand-oncle est mort asphyxié sous les gaz de combat des Allemands... le 26 avril 1915! Encore plus troublant: lorsque la spécialiste demande à la petite fille de dessiner le monstre qui hante ses nuits, celle-ci crayonne ce qu’elle appelle «un masque de plongée avec une trompe d’éléphant», ressemblant étrangement à un masque à gaz de la guerre de 14-18, alors qu’elle n’en avait jamais vu avant et que personne ne lui avait parlé de son ancêtre.

Une transmission qui ne se fait pas forcément par la parole

Mais comment une information cachée peut-elle se transmettre de génération en génération? Anne Ancelin-Schützenberger évoque la zone d’ombre qui s’est peut-être créée autour de ce décès, le trouble qui s’emparait de la famille en voyant des images de guerre à la télévision, les lacunes dans le discours des parents: autant d’éléments qui ont pu nourrir, en creux, l’imaginaire de l’enfant. La psychologue va même plus loin en parlant de rêves partagés entre la mère et la fillette durant la grossesse. Françoise Dolto elle-même suggère dans ses écrits que les enfants héritent des troubles non résolus de leurs parents, ainsi que de leurs dettes inconscientes à l’égard des générations précédentes.

Le poids du silence qui pèse sur plusieurs générations

Pour Daniel Peclard, «c’est bien par un défaut de paroles que l’histoire de nos ancêtres peut nous affecter. Sans mots pour les exprimer, les traumatismes se transmettent à un niveau inconscient, presque cellulaire. D’autant plus chez les petits enfants qui perçoivent la souffrance et l’émotion de leurs parents sans pouvoir réellement se la représenter.» Et de rappeler la tendance des anciennes générations, plus particulièrement dans les milieux ouvriers ou paysans, à passer sous silence certains événements marquants comme un suicide, un viol, un avortement.

Aujourd’hui, avec l’avènement de l’analyse et de la thérapie, nous avons plus d’outils pour mettre des mots sur ce que nous traversons.»

Remettre ses ancêtres à leur place

Et il s’agit bien là du moyen de se débarrasser de ses fantômes familiaux: en parler. Quitte à mener une enquête assez poussée, se basant parfois même sur des actes de naissance, des vieilles photos et d’autres reliquats des temps passés. Daniel Peclard reçoit souvent des personnes qui souhaitent travailler sur leur arbre généalogique. «En comprenant leur histoire familiale, en en dénouant les éventuels secrets, elles peuvent ainsi remettre leurs ancêtres à leur place en quelque sorte, et reprendre la leur...» Que la chasse aux fantômes commence!