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29 octobre 2012

Quand Pantagruel s’invite à table

L’arrivée de l’automne rime avec repas festifs: Bénichon ou Saint-Martin, tout est bon pour faire bombance. Retour sur ce besoin de manger plus que de raison ancré au plus profond de nos traditions.

«La noce paysanne» du Flamand Pieter Bruegel
«La noce paysanne» du Flamand Pieter Bruegel (milieu du XVIe siècle) montre un banquet où tout le monde ripaille dans la bonne humeur. (Reproduction: Keystone)

Oubliez les salades estivales, les carpaccios et les assiettes fitness. L’arrivée de l’automne rime avec festin, et c’est peu dire lorsqu’on détaille les menus de Bénichon dans le canton de Fribourg ou de la Saint-Martin dans le Jura (lire encadré). Bâfrer, ripailler sont les termes qui s’imposent face à ces marathons pantagruéliques. Impossible d’en arriver à bout, pensent ceux qui tentent l’aventure. Ils sont pourtant toujours aussi nombreux à se lancer chaque année dans cette odyssée calorique.

Le sens du repas à rallonge

Des ogres en puissance, donc, prêts à se faire éclater la panse, au risque d’affoler leur balance les jours suivants. Des préoccupations qui, il faut le reconnaître, sont très contemporaines et étaient cependant loin de tourmenter nos ancêtres. Car aussi peu appropriés à nos besoins physiologiques actuels qu’ils soient, ces repas à rallonge prennent tout leur sens lorsqu’on remonte à leurs origines. «Jusqu’à la dernière grande famine en Europe qui date de 1817, un tiers de la population mourait de faim, rappelle Annika Gil, historienne de l’alimentation. Trop manger est alors un rêve, celui d’un pays de cocagne où la nourriture coulerait en abondance.»

Les fêtes, d’abord païennes, puis religieuses, résonnaient comme une oasis alimentaire dans un quotidien dominé par la faim. C’est ainsi qu’après une longue période où l’on faisait maigre, de gré ou de force, suivait un court répit festif où l’on engrangeait des réserves de graisse. Certes, ce régime alimentaire ferait aujourd’hui bondir les ligues de prévention de l’obésité, mais il était alors tout à fait adapté, souligne Annika Gil. «Nous vivons aujourd’hui dans la terreur du régime yo-yo, mais il a été la norme durant des milliers d’années: les gens grossissaient à l’époque des fêtes puis maigrissaient le reste du temps. Le corps était habitué à ces variations pondérales.»

Plus la culpabilité est grande, plus le plaisir de manger est grand

La sédentarisation de la population et l’abondance permanente de nourriture ont inversé la vapeur: désormais, ce sont les courtes périodes de diète, détox et autres régimes qui ponctuent pour beaucoup des mois de laisser-aller. Mais n’allez pas croire que, parce que les occasions de se goinfrer étaient rares, nos aïeux sont passés entre les gouttes de la culpabilité d’avoir trop mangé. La gourmandise, ou gloutonnerie comme elle était désignée, était au contraire une affaire très sérieuse. Les théologiens médiévaux la font remonter au péché originel, celui d’Eve croquant la pomme dans les jardins du Paradis. Elle est aussi l’un des sept péchés capitaux. Ce qui fait dire à Annika Gil qu’encore aujourd’hui «nos émotions culinaires sont contaminées par ce péché originel». Car plus la culpabilité est importante, plus le plaisir de manger est grand.

Braver l’interdit n’est toutefois pas l’unique raison de la survivance de ces gueuletons. Se réunir pour festoyer en famille ou entre amis est une façon de maintenir les liens, note la psychologue et diététicienne genevoise Magali Volery: «Le plaisir est avant tout convivial, mais c’est aussi pour ceux qui partagent ces repas en famille l’occasion pour la mère de transmettre à travers la nourriture l’amour maternel.»

Un festin à plus de 3000 calories

La Saint-Martin est célébrée le deuxième dimanche de novembre. (Photo: Association pour la promotion des produits du terroir du pays de Fribourg)
La Saint-Martin est célébrée le deuxième dimanche de novembre. (Photo: Association pour la promotion des produits du terroir du pays de Fribourg)

La tradition et l’aspect social du banquet ne font donc pas toujours le poids face aux appréhensions liées à la peur de grossir. Et on le comprend quand on sait qu’un menu complet de Bénichon ou de Saint-Martin représente, grosso modo, 3000 calories alors que la consommation quotidienne d’un adulte ne devrait pas dépasser 2500 calories pour un homme et 2000 pour une femme. Comment faire pour ménager tradition et nouveaux besoins physiologiques? «Nous devrions modifier nos traditions», prône Magali Volery tout en ayant conscience que le challenge s’annonce difficile... Alors, foin de bonne conscience, place à la fête, car mieux vaut faire un excès en toute convivialité que craquer en solitaire après un régime déprimant, rappelle-t-elle. Et puis, comme le dit un proverbe irlandais: «Les rires éclatent mieux lorsque la nourriture est bonne.»Texte: Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey