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17 novembre 2011

Quand trop de santé nuit à la santé

L’obsession d’une alimentation saine peut conduire à un déséquilibre nutritionnel doublé d’un isolement social certain. Une dérive qui porte même un nom: orthorexie.

Les orthorexiques souffrent souvent de carences ou de surdoses de certaines vitamines et minéraux. (Photo: Keystone/Stefan Jaeggi)

c’est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop grand régime.» Une ennuyeuse maladie, détectée déjà par La Rochefoucauld au XVIIe siècle et qui porte désormais un nom: orthorexie.

Du grec orthos – droit, correct – et orexis –appétit, un terme employé pour la première fois en 1997 par le médecin californien Steven Bratman pour désigner un trouble alimentaire, au même titre que la boulimie ou l’anorexie, mais consistant à être obnubilé par le dogme de la nourriture saine. D’autres néologismes sont venus se greffer depuis pour décrire le phénomène, comme celui de «foodamentalisme».

Comme pour l’anorexie et la boulimie, explique Bratman, «la nourriture prend une importance excessive dans la vie de tous les jours». Sauf que dans les cas d’orthorexie, ce n’est pas la quantité de nourriture mais sa qualité qui est au cœur de la névrose.

Une vision de l’alimentation compartimentée

Rien ne sert de se voiler la face. (Photo: Imagesource)
En alimentation aussi, rien ne sert de se voiler la face. (Photo: Imagesource)

Les personnes atteintes de ce syndrome «en lieu et place de vie n’ont qu’un programme alimentaire», note le médecin. Elles passeront ainsi leurs journées à réfléchir à leur alimentation, à planifier longtemps à l’avance la préparation des repas, à s’astreindre à des règles de plus en plus strictes et contraignantes, divisant la nourriture et les aliments en deux blocs irréconciliables: les sains et les malsains, les permis et les interdits. Avec des variantes plus ou moins farfelues, bien connues des nutritionnistes.

Comme mâcher chaque bouchée cinquante fois avant d’ingurgiter, ne pas manger de légumes qui ont quitté la terre depuis plus de quinze minutes, ne manger que du poisson mais pas d’œufs, tels légumes mais pas tels autres, à certains moments mais pas à d’autres, manger des épluchures parce qu’elles contiennent des éléments vitaux, ne pas en manger parce qu’elles regorgent de pesticides, se gaver de fromage comme les végétariens, le considérer au contraire comme un poison si l’on est végétalien, etc.

Et ce sont souvent des célébrités qui donnent le mauvais exemple comme l’a relevé le journaliste spécialisé Rolf Degen: «Prenez Winona Ryder: elle s’est juré de ne plus boire que du Coca bio.» Ou Julia Roberts qui «ne sort jamais sans glisser dans son sac son lait de soja, pour le café».

Au départ, il peut simplement y avoir le désir de maigrir un peu, de manger plus sainement. Mais à prendre les conseils des spécialistes trop à la lettre, c’est l’orthorexie qui guette. Surtout «qu’il n’existe aucun bon régime universel applicable à tout le monde».

Règle de base: varier son alimentation

L’orthorexique court alors un double danger. Médical d’abord puisqu’il est couramment admis que le plus important en matière de nutrition, c’est «une alimentation variée, sans qu’aucun aliment ne prenne le pas sur les autres», ainsi que le martèle le nutritionniste Peter Marko. Il peut arriver ainsi que les adeptes de nourritures exclusivement saines souffrent de «carences ou surdoses de certaines vitamines et minéraux», relève de son côté la technologue en nutrition Marie-Michel Gauthier.

Danger de carence sociale ensuite, une alimentation aux normes trop strictes, aux interdits quasi religieux, aux règles draconiennes pouvant conduire à un repli sur soi, à des refus systématiques d’invitations, voire à des séparations de couples. «En voulant manger si sainement on se désocialise», écrit la diététicienne Jannick Grin. Qui préconise un rapport plus simple, plus naturel, plus spontané et plus partagé à la nourriture: «Afin de limiter ce comportement extrême par rapport à son assiette, il est important de maintenir la convivialité autour des repas et aussi le plaisir. Ecouter les conseils nutritionnels: oui. Mais il ne faut pas tomber dans l’autre extrême. La vie est belle et manger en fait partie.»

En voulant manger si sainement, on se désocialise.

L’orthorexique utilisera la nourriture «pour arriver à se contrôler, à se punir», ce qui ne semble évidemment pas sa fonction première. La descente aux enfers de l’orthorexique est décrite ainsi par le chroniqueur Gilbert Salem: «Après avoir renoncé au tabac, au Dézaley et au café on a pris goût à la mortification. On est frustré de ne plus pouvoir s’interdire quelque chose. Alors c’est sur l’alimentation qu’on rive ses suspicions et se nourrir devient un cauchemar de comptable: ce ne sont qu’additions de vitamines, soustractions de lipides et de protéines.»

Un cauchemar doublé d’un sentiment de supériorité qui achève de couper l’orthorexique du reste du monde: «Quelqu’un qui passe ses journées à manger du tofu et des biscuits à la quinoa se sent parfois aussi méritant que s’il avait consacré sa vie à aider les sans-abri», ironise Steven Bratman.

Bien sûr, et la plupart des nutritionnistes le soulignent, comparée à l’anorexie, à la boulimie ou à la malbouffe, l’orthorexie reste un phénomène anecdotique. N’empêche que trop d’attention à la santé nuise à la santé, le constat est largement partagé. Ce fut celui du penseur Ivan Illich par exemple et de son audacieux paradoxe: «L’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant.»

Auteur: Laurent Nicolet