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27 mai 2013

Quand Twitter s'invite à l'école

Utiliser le site de microblogging en classe? Quelle drôle d’idée! Alors que la France a sauté le pas, la Suisse romande peine à faire sa révolution numérique.

Enfants de 5 ans derrière ordinateur
L’âge minimum légal pour ouvrir un compte Twitter ou Facebook est de 13 ans. Des voix demandent toute­fois de l’abaisser à 8 ans. (photo: Getty)

Imaginez des petits de 5 ans qui ne savent ni lire ni écrire mais qui tweetent quotidiennement à leurs parents ce qu’ils ont fait en classe via un compte privé. Cela peut paraître étrange, mais c’est pourtant l’expérience menée depuis la rentrée scolaire 2011 par un enseignant de maternelle dans la banlieue de Bordeaux, en France. Concrètement, cela donne: «Nous avons ramassé de la neige pour observer comment elle se transforme en eau.» Ou «Aujourd’hui, Tiffany a apporté un livre sur les chenilles.»

On est loin de la grande littérature, mais là n’est pas l’enjeu. Si les petits gazouillent sur le site de microblogging, c’est dans un but pédagogique, assure leur maître. Tweeter servirait à les initier au passage de différents alphabets et de l’oral à l’écrit, à synthétiser leur pensée en 140 signes, et à les sensibiliser, ainsi que leurs parents, à la communication sur internet.

Pour une approche responsabilisante

Un océan de bonnes intentions qui interroge. Car confronter les enfants dès leur plus jeune âge aux réseaux sociaux a-t-il du sens?

«Tout dépend de ce que l’on en fait», estime Christian Georges, collaborateur scientifique à la Conférence intercantonale de l’instruction publique (CIIP). En charge du site d’éducation aux médias , il milite pour une approche responsabilisante et préventive de l’utilisation des nouvelles technologies, comme le recommande le Plan d’études romand (PER).

La question à se poser est: y a-t-il une réelle plus-value à utiliser un réseau social? Si tel est le cas, bien encadrée, l’expérience peut être tout à fait bénéfique.»

Dans le cadre de la Semaine des médias à l’école en Suisse romande, son équipe et lui ont d’ailleurs proposé pour la troisième année consécutive de «faire entrer Twitter en classe» en créant un journal sur le site de microblogging. Le public concerné est certes un peu plus âgé puisqu’il s’agit d’élèves entre 8 et 16 ans, mais le but poursuivi est le même: favoriser la production d’écrit sur un support atypique, apprendre à écrire de façon concise et réfléchie ou encore à porter un regard critique sur le chemin et le traitement de l’information sur internet.

Car à l’heure du numérique, l’école se doit de faire sa révolution, estiment les tenants des nouvelles technologies. Cours de dessin sur tablette, problèmes de maths à résoudre en réseau, les approches sont multiples.

Dans les faits, le changement est loin d’être aussi rapide qu’un clic de souris. Les Twittclasses ont beau fleurir en France où l’on en compte plus d’une centaine, en Suisse, elles se font attendre. Christian Georges ne le cache pas, les enseignants romands sont sur la défensive: «J’observe auprès de nos relais cantonaux une grande frilosité face à l’usage pédagogique possible de Facebook ou Twitter. Et les professeurs sont très réticents à y recourir, car ils craignent les dérapages.»

Enseignant à l’Ecole de commerce Aimée-Stitelmann, à Genève, Antoine Melo confirme. Il y a deux ans, cet ingénieur de formation a introduit le microblogging dans ses classes et il fait toujours figure de pionnier. «Les dérapages du style «Ta gueule, je t’emmerde» existent, reconnaît-il. Mais ils ne durent pas car l’un des buts est justement de sensibiliser les élèves aux conséquences de tels comportements.»

Pour rester maître du contenu, il a lancé son site de microblogging via son propre serveur. Une initiative qui devrait s’étendre à tous les établissements scolaires, estime-t-il. «Le problème, c’est que l’administration publique connaît mal ces technologies.»

«Comme laisser jouer les enfants au bord d’une piscine»

Utiliser internet et les divers supports technologiques dans un but pédagogique et non pas comme une télé bis, l’objectif est clair, mais à quel âge préparer la génération dite des digital natives à affronter la réalité virtuelle? Pour Sébastien Fanti, avocat spécialisé dans le droit des nouvelles technologies et internet, rien ne sert d’aller trop vite.

Le problème avec le Net, dit-il, c’est comme laisser jouer un enfant au bord de la piscine: vous ne pouvez pas le laisser seul.»

Et de rappeler que l’âge minimum légal pour ouvrir un compte personnel Twitter ou Facebook est toujours de 13 ans, même si les pressions pour l’abaisser à 8 ans se font toujours plus fortes.

Difficile d’imaginer pour autant préserver son enfant de tout contact avec le monde numérique quand les écrans et les tablettes sont aussi familiers à un petit que son doudou. «Là n’est d’ailleurs pas le but», assure Sébastien Fanti. Habituer les enfants aux technologies est essentiel. Seulement, les parents doivent être à même d’accompagner leurs petits dans cet apprentissage, plaide-t-il. Et c’est là que le bât blesse: «C’est la première fois dans l’histoire que les parents ne sont plus les référents. Il est urgent d’organiser des mises à niveau.»

Auteur: Viviane Menétrey