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24 février 2013

Quand un bébé est déposé dans la boîte…

Un nouveau-né a été confié anonymement il y a dix jours à l’hôpital d’Einsiedeln (SZ) dans la «fenêtre» prévue à cet effet. C’est le huitième cas en douze ans. Berne et le Valais songent à adopter ce système qui ne fait pas l’unanimité.

boîte à bébé

Et de huit. Le nourrisson déposé il y a dix jours dans la boîte à bébé de l’hôpital d’Einsiedeln est le huitième en douze ans d’existence. Le système est pourtant très ancien. On parlait autrefois de «Tour d’abandon», terme désignant une sorte de cylindre s’ouvrant, comme un tambour de porte, sur l’extérieur d’un bâtiment, en général une église. Les mères pouvaient y placer un nouveau-né, tournaient le cylindre et l’enfant se retrouvait à l’intérieur.

En Suisse la pratique a été interdite dès 1861 et n’est réapparue qu’à l’hôpital d’Einsiedeln en 2001, le jour de la Fête des mères. On parle aujourd’hui plutôt de boîte, de fenêtre ou encore de guichet à bébé, voire de «berceau pour la vie», comme en Italie, ou de «berceau de la cigogne» comme au Japon. L’hôpital de Davos a franchi le pas en juin dernier tandis qu’à l’automne les Grands Conseils valaisan et bernois votaient en faveur de l’installation d’une fenêtre à bébé dans leurs cantons.

Les Suisses massivement favorables aux boîtes

A Einsiedeln, les mères laissent dans la plupart des cas des instructions à ceux qui prendront soin de leur enfant abandonné. (Photo: Keystone/Sigi Tischler)
A Einsiedeln, les mères laissent dans la plupart des cas des instructions à ceux qui prendront soin de leur enfant abandonné. (Photo: Keystone/Sigi Tischler)

Les boîtes à bébé n’ont pourtant pas partout le vent en poupe. L’Allemagne, qui en compte environ 80, les a placées sous étroite surveillance après avoir songé purement et simplement à les supprimer. Au motif que cette pratique conduirait à des impasses juridiques, éthiques et humaines. Les Suisses pourtant s’y montrent massivement favorables, à 86%.

Les votes valaisan et bernois ont néanmoins réveillé les ardeurs de ceux qui ne voient dans les berceaux de la cigogne qu’une fausse bonne idée.

Olivier Irion, directeur du département de gynécologie obstétrique aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG):

On constate un double abandon: celui de la mère désœuvrée et laissée seule avec son drame s’ajoutant à celui du nouveau-né.

Il ne s’agit pas tant de condamner les boîtes à bébé que de «travailler en amont et de tout tenter pour créer un lien avec ces personnes en détresse.»

Dans ce but, les HUG disposent d’une unité pluridisciplinaire chargée de soutenir les femmes en difficulté. «Nous préférons les aider à accepter leur grossesse et leur offrir une assistance.» Le cas échéant, le personnel informe sur les possibilités d’avortement ou d’adoption, toujours «préférable à ce type d’abandon clandestin», selon Olivier Irion. Qui se dit choqué aussi par la précarité et le risque que représente un accouchement sans surveillance médicale, boîte chauffée ou non.

Des différences de sensibilité entre Romands et Alémaniques

Sage-femme de métier, la conseillère aux Etats genevoise Liliane Maury Pasquier invoque le même type d’argument pour s’opposer à ce système. Constatant la différence de sensibilité existant sur ce thème entre Alémaniques et Romands, la socialiste relève l’influence de l’Allemagne outre-Sarine. Et puis «il n’a jamais été démontré que ces dispositifs permettaient d’éviter des infanticides», explique pour sa part Clara Balestra, collaboratrice scientifique de la Fondation Sarah Oberson, rappelant que nombre de spécialistes contestent en effet leur efficacité en ce sens. Jean Zermatten, ex-juge des mineurs valaisan et directeur de l’Institut international des droits de l’enfant, l’a rappelé dans la presse:

Ces guichets sont une fausse réponse à un vrai problème qui est de savoir comment aider les parents en difficulté.

Pour le magistrat, il s’agit aussi de respecter le droit qu’a l’enfant de connaître ses origines ou celui de ne pas être séparé de ses parents, qui sont inscrits avec d’autres principes dans la Convention de l’ONU relative aux droits de l’enfant, que la Suisse a ratifiée en 1997.

Des arguments que les partisans des boîtes à bébé balaient au nom d’un certain pragmatisme.

Olivier Dehaudt, président de la fondation Choisir la Vie. (Photo: LDD)
Olivier Dehaudt, président de la fondation Choisir la Vie. (Photo: LDD)

Ainsi Olivier Dehaudt, président de la fondation Choisir la Vie, explique que, s’agissant du droit de l’enfant à connaître ses origines, la convention internationale précise «dans la mesure du possible». «Si on en faisait une règle absolue, on interdirait les adoptions dans des pays tiers. Et puis les mères laissent parfois des instructions. Sur les sept bébés d’Einsiedeln, seuls trois ne connaîtront jamais leurs origines.» Et d'ajouter:

Moi je préfère voir un enfant dans une boîte à bébé que dans une poubelle.

Pour lui, la boîte à bébé est une «alternative parmi d’autres. Aucune solution ne peut convenir à tout le monde. Il faut donc les multiplier.» Eric Jacquod, député UDC valaisan, est l’un des trois signataires de la motion approuvée par le Grand Conseil. Il comprend mal les réticences envers «une solution simple, bon marché, facile à mettre en place, garantissant aux mères en détresse, qui s’adressent rarement à des services sociaux de plus en plus bureaucratiques, que leurs bébés ne finiront pas mangés par les chats comme c’est déjà arrivé.»

Auteur: Pierre Léderrey, Laurent Nicolet

Photographe: Andrea Caprez (illustration)