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15 février 2016

Quel avenir pour les radios locales?

Inscrites dans le paysage médiatique au cœur de nos régions, les stations privées envisagent avec prudence mais sérénité la délocalisation de la diffusion qu’imposent les nouvelles technologies. Et croient plus que jamais en la magie de la proximité.

Fabrice Germanier photo
Fabrice Germanier, rédacteur en chef de Rhône FM.

Elles grignotent. Lentement mais sûrement. 24,4% de part de marché sur le deuxième semestre 2015, contre 66,1% pour le service public. Parfois moquées à leurs débuts, les radios locales se sont profession­nalisées et installées dans le paysage de nos régions. Au point d’être devenues des actrices incontournables de la vie politique, culturelle et associative. A l’heure du numérique et du DAB+, qui devraient à terme provoquer la disparition de la FM et entériner la possibilité d’écouter n’importe quelle radio n’importe où, quel avenir pour ces stations de proximité? Prise de température avec les rédacteurs en chef de cinq parmi les plus écoutées des radios privées romandes.

«La radio régionale considérée comme une boîte à musique n’a pas d’avenir»

«Nous sommes lausannois et vaudois et nous parlons de notre canton et de notre chef-lieu.» Rodolph de Marco, le rédacteur en chef de LFM, raconte ainsi que pour les élections municipales, la radio «a délocalisé l’antenne dans un studio mobile qui parcourt les dix districts du canton».

La station lausannoise est pourtant «en lien» avec ses consœurs «pour rendre compte de l’actualité romande et partager deux correspondants à Berne et un réseau de correspondants à l’étranger». Une stratégie indispensable:

Ce qui va faire la différence c’est de proposer une couleur locale et en même temps s’il y a un gros sujet à Berne, à Fribourg, à Washington, il faut que nos auditeurs le trouvent aussi chez nous.

La radio régionale considérée comme une boîte à musique n’a pas d’avenir.»

Patrick Stillavato, le directeur de la station, défend une programmation musicale peu locale. «Moins d’audience signifierait moins de pub, notre seule source de revenus. On se tient à une ligne musicale pop soft – James Blunt, Michael Jackson, Madonna...»

«A travers le local, explique encore Rodolph de Marco, on raconte de magnifiques histoires qui disent quelque chose de notre vie.»

«La RTS aussi est une radio locale»

«Nous sommes orientés info plutôt que divertissement.» Fabrice Germanier n’hésite pas à qualifier Rhône FM, dont il est le rédacteur en chef, de «petite sœur du service public, dans sa zone de concession». Une radio donc «très cantonale» et qui ne fait pas dans le micro-local. «Nous ne couvrons pas les inaugurations de giratoire.»

Dans un Valais où la politique reste une denrée passionnelle, Fabrice Germanier assure que le fait que la radio ait des origines radicales ne joue plus de rôle. «Je suis là pour veiller qu’on ne glisse pas d’un côté ou de l’autre et nous avons d’excellents contacts avec les partis.»

La rédaction compte quinze journalistes pour 13 équivalents plein temps dont 3,4 dévolus au sport. «Ça nous permet de tenir le choc sur les dossiers cantonaux face au Nouvelliste

Fabrice Germanier ne voit pas les radios locales mises en danger par la disparition attendue de la FM.

Les gens seront toujours intéressés d’obtenir des informations mais aussi des pubs qui concernent la région.

Et la RTS à l’échelle européenne n’est rien d’autre qu’une radio régionale qui ne couvre même pas le grand Lyon en nombre d’habitants. Ce n’est pas pour autant qu’elle perd sa raison d’être.»

Le rédacteur en chef parle de «bonne intelligence» pour qualifier la manière dont collaborent les diverses radios locales romandes. «On a repris par exemple le papier de Radio Fribourg sur l’enquête de l’évêché à propos des maltraitances sexuelles et toutes les radios nous ont demandé la cérémonie des funérailles de Jean-Noël Rey.»

«Des radios plutôt régionales que locales»

BNJ, c’est un groupe, quatre radios – RTN, RFJ, RJB, GRIFF – trois cantons –Neuchâtel, Jura, Berne – et deux rédacteurs en chef: Gabriel de Weck et Cédric Ardover. «Des radios plutôt régionales que locales, nous nous adressons à un bassin de population de plus de 180 000 habitants», précise Gabriel de Weck.

Cédric Ardover rappelle lui que le strictement local n’est pas oublié pour autant, avec «un chef de région» dans chacune des rédactions, à Delémont, Tavannes et Marin.

Si on veut écouter du jazz cubain, on trouvera toujours une radio spécialisée, mais pour savoir ce qui s’est passé dans une assemblée communale, il n’y a que la radio locale.»

N’empêche, les auditeurs ne sont plus toujours de première jeunesse, «bien au-delà de 4o ans en moyenne». D’où la nécessité d’élargir la palette. «Nous avons créé un poste spécialisé en web et nous allons travailler de plus en plus avec les smartphones pour fournir des photos et des vidéos.» A propos d’image, on évoque celle d’un canton de Neuchâtel englué dans les affaires. Gabriel de Weck veut croire «qu’avec un nouveau Conseil d’Etat plus crédible et des politiciens avec une hygiène de vie saine, on peut enfin parler de politique de fond et plus seulement de personnages et de destins contrariés.»

Autre vaste sujet, la question jurassienne. «Il y a RFJ où la population est à 80% en faveur du rattachement de Moutier au Jura, explique Cédric Ardover, et puis RJB à Bienne où la population a dit à 70% «non» au Jura. Jouons avec ça, c’est une pluralité qui ouvre des perspectives plus qu’elle n’en ferme.»

«Un animateur de démocratie politique»

Radio Fribourg, c’est aussi Radio Freiburg. Une radio bilingue que les Fribourgeois écoutent «en moyenne une heure par jour». Pour le rédacteur en chef Philippe Huwiler, les raisons d’exister d’une radio régionale se situent dans «le travail rédactionnel que la RTS ne fait pas à l’échelle du canton – comme des débats pour les élections communales. Nous sommes un animateur de démocratie politique».

Le paradoxe d’une radio privée prétendant jouer un rôle démocratique n’embarrasse pas le rédacteur en chef. «Notre mandat de concession avec l’OFCOM nous crée des devoirs, pour toucher une quote-part de la redevance, parmi lesquels celui d’exercer un service public à l’échelle régionale.»

La concurrence générée par les nouvelles technologies, il n’y croit pas trop. «Les Fribourgeois écouteront toujours ce qui se passe à Fribourg.

Et puis les radios lémaniques ne s’intéressent pas trop à l’arrière- pays romand et considèrent Fribourg comme un pays d’agriculteurs avec de la terre aux bottes.»

La radio a été fondée par le groupe Saint-Paul, «mais sans l’aspect politique, marqué PDC, très présent alors à La Liberté. Nous avons un devoir d’équité et d’équilibre».

L’avenir de Radio Fribourg, sa rédactrice en chef adjointe Delphine Bulliard le voit dans la capacité de produire «une info valable, vérifiée, face à la tendance qui voudrait que chacun puisse être journaliste». Ceux qui écoutent le plus Radio Fribourg, ce sont les 39-45 ans. «Mais notre vrai défi c’est de parler à tous les habitants de la région avant de viser une tranche d’âge.»

«Parler aux gens de ce qui les concerne»

«Pour une radio de divertissement, nous jouons un rôle important dans le tissu local.» Guillaume Renevey, rédacteur en chef de One FM à Genève, met en avant «le suivi du Grand Conseil, du Conseil municipal, un journal matin et soir, des flashs de différents formats».

Quand on évoque l’auditeur type, il corrige: «Auditrice type...on aime se dire qu’on s’adresse à une bonne copine, une conjointe, une maman, et que si la femme écoute, l’homme écoutera aussi.»

Ce futur proche où toutes les radios seront accessibles partout fait dire à Guillaume Renevey que «c’est le substrat local qui va donner envie d’écouter un poste plutôt qu’un autre.

Nous nous diversifions également sur le digital pour résister à la concurrence des nouveaux modes de consommation et nous venons de lancer One TV.»

Au bout du lac, One FM s’est inscrite dans le paysage. «Nous sommes un canal privilégié pour s’adresser aux Genevois, mais pas que. Avec plus de 50% de notre auditorat hors Genève, nous sommes une radio romande.» Guillaume Renevey insiste pourtant sur le mot «terroir». «C’est ce qui apporte de la plus-value. Si l’on veut pouvoir parler aux gens, il faut leur parler de choses qui les concernent.»

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Jeremy Bierer