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5 novembre 2012

Quentin Mouron, écrivain fonceur

A 23 ans, le Canado-Suisse Quentin Mouron en est déjà à son deuxième roman. Rencontre avec un jeune écrivain au talent pressé.

Quentin Mouron
Quentin Mouron a passé son enfance entre la Suisse et le Canada. Il étudie aujourd’hui la philosophie à l’Université de Lausanne.

On lui avait proposé de se mettre aux fourneaux pour notre rubrique «Cuisine de saison», mais Quentin Mouron nous a vite mis au parfum. L’auteur de Notre-Dame-de-la-Merci ne sait faire «que des pizzas surgelées et encore: il m’arrive de les rater».

On a donc préféré ne pas tenter le diable. C’est en face du Gymnase de la Cité, à Lausanne, sur une esplanade où trônent quelques tables, que notre écrivain nous a finalement donné rendez-vous. Non pas qu’il chérisse particulièrement l’établissement où il a décroché son bac («ce n’était pas mon truc»), ni par désir d’une quelconque filiation avec le défunt Jacques Chessex qui y a enseigné, mais simplement parce que c’est là qu’il refait le monde avec ses copains et le tout-venant. Des heures passées à discuter, débattre et déconner, en descendant des bières, des bouteilles de vin, voire de vodka, selon les stocks. De préférence en journée, car monsieur est du matin.

Je porte deux masques, le premier pour les autres, le second pour moi-même.

Ce matin-là, c’est en perfecto noir et clope au bec qu’il nous attend attablé au soleil avant de nous offrir une bière en guise de café. Quentin Mouron, 23 ans, deux romans à son actif, dont le dernier, Notre-Dame-de-la-Merci, vient de paraître et le premier, Au point d’effusion des égouts, a été encensé par la critique, a tout pour plaire, ou déplaire.

D’éclatant, le sourire devient timide

Belle gueule, regard ténébreux, sourire accrocheur: un cliché de l’écrivain rock’ n’roll vaguement tourmenté. Voilà pour la première impression. La seconde, comme souvent, tord le cou à la première. Au fil des questions, le regard se fait moins assuré. D’éclatant, le sourire devient timide. Non, Quentin Mouron n’est pas ce jeune premier arrogant aux allures de héros balzacien qui écrit et publie par simple vanité, comme il l’a écrit dans Au point d’effusion des égouts. Lui-même le reconnaît: «C’était vrai pour le premier roman, mais c’est plus difficile à défendre pour le deuxième.»

L’écriture comme remède à l’ennui

Enfant unique rompu aux voyages dès son plus jeune âge (ses parents quittent le canton de Vaud pour s’installer au Canada lorsqu’il a 6 ans), Quentin Mouron a grandi entre la Suisse et le Québec, où il passe son enfance dans une cabane en rondins à Notre-Dame-de-la-Merci, au cœur de l’immense forêt des Laurentides, au nord de Montréal. Les Etats-Unis ne sont pas loin. Son premier roman évoque d’ailleurs la mythique Californie où il débarque seul à 20 ans.

Avant, il a retrouvé la terre vaudoise, histoire d’y faire son gymnase. Sa première année se couronne par un échec. «Je m’ennuyais, ce n’était vraiment pas mon truc. Je n’aimais pas qu’on me dise ce que je devais faire et surtout quoi lire. C’est pareil aujourd’hui.»

Je crois que j’avais envie d’être pris au sérieux.

Il reprend alors la route avec ses parents pour un an, direction la côte ouest des Etats-Unis, avant de rentrer terminer ses études. La famille vit en caravane, alternant séjours paumés dans le désert et dans les villes. «Ce n’était pas si facile de vivre de cette façon, mais très formateur», avoue-t-il lorsqu’on lui demande comment il a tenu, ado, seul au milieu de nulle part. C’est à cette période qu’il commence à écrire pour «se désennuyer». Des nouvelles, des poèmes, des chansons. «Je me suis demandé pourquoi j’écrivais. En fait, je crois que j’avais envie d’être pris au sérieux.» Et puis il y a ce goût pour le bluff, celui de lancer à la face du monde qu’il va écrire un roman. «A force d’en parler, je me suis dit qu’il fallait que je le fasse, parce que là, ça commençait à devenir limite.»

A l’écouter, on croirait qu’il s’est lancé en littérature juste pour ne pas perdre la face. Ça, c’est pour la galerie. Car l’évidence s’impose: Quentin Mouron a du talent. «Un écrivain est né», titrait sur son blog l’écrivain genevois Jean-Michel Olivier. «Un nom à retenir illico et pour plus tard», avertissait de son côté dans 24 heures le journaliste et écrivain Jean-Louis Kuffer qui signe la postface de Notre-Dame-de-la-Merci.

Un auteur-narrateur en quête de sincérité

C’est qu’il y a du rythme dans ces phrases à la ponctuation haletante, où les adjectifs coulent à flots. Comme si Quentin Mouron voulait tout dire, tout décrire. Il y a aussi ce goût pour sa propre mise en scène. Qu’il s’agisse de son aventure américaine où, à peine sorti de l’enfance, il débarque à Los Angeles pour se frotter à des personnages hauts en couleur et qui donnera Au point d’effusion des égouts, ou de Notre-Dame-de-la-Merci, l’auteur-narrateur Mouron y met de soi. C’est aussi là que tient l’originalité de sa prose. Au fil des pages, on découvre un auteur empreint d’une réelle exigence de sincérité. Il dit: «Je porte deux masques, le premier pour les autres, le second pour moi-même.» Simple effet de style? Il y a certes ce plaisir de décocher la petite phrase qui fait mouche, mais il y a davantage: la quête du sens. «C’est difficile de savoir ce que l’on pense à un moment donné. On dit beaucoup «je t’aime», mais est-ce vraiment ce que l’on ressent? Toute cette question de masque, de sincérité, est éminemment compliquée.» Elle est aussi au centre des réseaux sociaux qu’en enfant de son temps Quentin Mouron fréquente assidûment et dont il a décidé de faire le sujet de son prochain roman. Tout sauf du bluff.

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Jeremy Bierer, Jeremy Bierer