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4 novembre 2013

Question jurassienne: le dernier acte?

Le 24 novembre, les électeurs du Jura et du Jura bernois diront s’ils souhaitent ou non s’engager dans un processus visant à la création à terme d’un nouveau canton. Décryptage.

23 novembre 1969 sur la place Fédérale: des 
séparatistes jurassiens brûlent le «Manuel de défense civile», un ouvrage de la Confédération distribué à chaque ménage du pays pendant la guerre froide.
23 novembre 1969 sur la place Fédérale: des 
séparatistes jurassiens brûlent le «Manuel de défense civile», un ouvrage de la Confédération distribué à chaque ménage du pays pendant la guerre froide. (photo Keystone)

Hormis les habituels coups d’éclat des Béliers et des Sangliers, quelques affiches provocatrices et la mobilisation des ténors politiques de tous bords, la campagne précédant cette votation, à l’enjeu pourtant capital pour le Jura bernois et le Jura, ne fait guère de vagues parmi la population.

Pire, elle se déroule dans une indifférence presque totale, comme si les jeux étaient déjà faits ou la Question jurassienne dépassée. Les années de braise, qui ont précédé le plébiscite du 23 juin 1974 (lien archives RTS) , paraissent décidément loin, très loin.

Tel qu’il est présenté, c’est-à-dire dans un emballage peu sexy, l’objet soumis au vote le 24 novembre prochain ne contribue sans doute pas à animer le débat. En effet, les citoyens des deux Jura ne devront pas se prononcer sur une réunification des six districts francophones, mais sur la mise en place d’une Assemblée constituante qui aura pour mission de dessiner les contours d’un futur Etat commun. Un double oui enclencherait un processus en cascade qui pourrait aboutir, à l’horizon 2020 et après quelques autres votations, à la naissance d’un nouveau canton. Un seul non suffirait à enterrer définitivement le projet. Or, les Jurassiens bernois ne semblent pas prêts à faire ce premier pas. Selon un sondage de l’institut Demoscope réalisé fin octobre, ils ne seraient même que 24% à se dire ouverts à une fusion avec le Jura! De là à établir un pronostic…

Un grand enjeu pour Moutier

Enfin, selon l’issue de ce scrutin, les municipalités du Jura bernois auront encore un délai de deux ans pour demander, à titre individuel et via une votation communale, soit leur maintien dans le canton de Berne, soit leur rattachement au canton du Jura. Une opportunité que risque bien de saisir la ville de Moutier si la perspective de créer un grand Jura avorte le 24 novembre prochain.

«Cette votation n’est pas porteuse d’un projet de société»

Bernard Dafflon, professeur émérite de finances publiques de l’Université de Fribourg.
Bernard Dafflon, professeur émérite de finances publiques de l’Université de Fribourg.

Bernard Dafflon, professeur émérite de finances publiques de l’Université de Fribourg.

En tant que spécialiste des fusions, quel regard portez-vous sur cette votation?

Je suis assez sceptique sur l’issue de cette votation parce qu’elle n’est pas porteuse d’un projet de société. Il y a certes un retour historique à l’entité Jura qui contenait, par définition, les trois districts jurassiens du canton de Berne. On a donc d’un côté un projet politique et de l’autre une sorte d’analyse coûts-bénéfices des avantages et des inconvénients que la nouvelle entité pourrait apporter en termes de finances publiques et d’économie. La dimension sociétale, elle, semble avoir été négligée!

Mais les habitants des deux Jura ne vont pas voter sur la création d’un nouveau canton, mais sur un processus de rapprochement!

Est-ce qu’il y a, dans ce processus qui amènera à la fusion, un projet de société qui va naître? Je ne peux pas répondre à cela. Mais ce que je constate très souvent, c’est qu’un projet de société, même s’il est mal articulé, doit préexister à la démarche de processus de fusion. Ce n’est pas le cas ici.

Alors que c’est un prérequis indispensable...

Effectivement. La première question qu’il faut poser quand on aborde un nouveau projet de fusion entre communes, est: «Est-ce que vous pouvez me dire comment vous voyez votre nouvelle commune dans dix ou quinze ans?» Si on arrive à construire un projet de société, on peut dans un deuxième temps discuter de fusion.

Voilà pourquoi les Jurassiens bernois en particulier peinent tant à s’identifier à ce projet!

Il faut que ces derniers transposent leur sentiment d’appartenance non seulement à une commune, mais aussi à un canton, à une nouvelle entité à construire et dont on ne voit pas bien les contours. C’est difficile pour eux de le faire.

Si le non l’emporte le 24 novembre, les communes du Jura bernois auront encore deux ans pour décider si elles veulent rejoindre le canton du Jura. Que pensez-vous de cela?

Pour moi, ce délai de deux ans est trop court. Dans les processus de fusion entre communes, on est plus dans des horizons de cinq à sept ans pour que ce sentiment d’appartenance à ma commune se reporte sur le nouveau canton. Je pense qu’il faut laisser un peu plus de temps au mûrissement.

Auteur: Alain Portner