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23 avril 2012

Qui a peur des infections nosocomiales?

La probabilité de développer un problème infectieux lors d’un séjour hospitalier n’est pas négligeable. Faut-il s’en alarmer et quelles mesures prennent les hôpitaux? Le point avec Laurence Senn, médecin associé au Service de médecine préventive hospitalière du CHUV.

Une infirmière se désinfecte les mains
La transmission de germes par le personnel de l’hôpital n’est pas l’unique cause des infections hospitalières. La gravité et la nature de 
la pathologie ont aussi une grande influence. (Photo: Getty Images/Joos Mind)

Cela sonne comme un vilain mot: nosocomial. Banale épithète qui ne fait pourtant que désigner ce qui se rapporte à l’hôpital. Sauf qu’on l’utilise surtout pour les infections qu’on y contracte lors d’un séjour motivé par une tout autre pathologie.

Les chiffres, qui ne sont que des estimations, peuvent faire peur: 70 000 personnes seraient victimes en Suisse chaque année d’infections nosocomiales. Avec tout de même 2000 décès à la clé.

Laurence Senn: «Certains actes invasifs ont une influence sur les risques d’infection»(. Photo: LDD)
Laurence Senn: «Certains actes invasifs ont une influence sur les risques d’infection». (Photo: LDD)

Médecin associé au Service de médecine préventive hospitalière du CHUV, Laurence Senn explique que «le patient va essentiellement développer des infections avec les germes de sa propre flore, ceux que tout le monde a sur la peau ou dans le tube digestif.» Des germes habituellement non pathogènes – «une partie d’entre nous vit avec des staphylocoques dorés sur la peau» – mais qui peuvent devenir dangereux pendant le séjour à l’hôpital. Résultats possibles: infections urinaires, respiratoires ou du sang. Le patient peut aussi acquérir «des souches résistantes aux antibiotiques».

«Les médias expliquent souvent que les responsables de ces infections sont l’hôpital et le personnel soignant, mais c’est un message déformé et en partie faux», s’insurge le médecin. Et de faire valoir que, pour traiter «un problème de santé X», le corps médical aura besoin de pratiquer «certains actes invasifs» comme la pose de sondes urinaires ou de cathéters qui vont «prédisposer le patient à une infection nosocomiale en provoquant une rupture de ses barrières naturelles de défense, et non pas seulement parce qu’un soignant ne se serait pas suffisamment désinfecté les mains».

La gravité et la nature de la pathologie ont évidemment une grande influence sur les risques d’infection: «Pour un patient qui nécessite deux semaines de soins intensifs avec de multiples cathéters, une intubation, une sonde urinaire, différents drains chirurgicaux, la probabilité qu’il développe une infection nosocomiale est plus élevée.»

Il faut savoir que les infections nosocomiales – qui peuvent concerner 10 à 12% des patients d’un hôpital comme le CHUV et jusqu’à un patient sur trois aux soins intensifs – sont aussi bien susceptibles de conduire à une issue fatale qu’à une banale rougeur autour d’une plaie.

Pour le docteur et hygiéniste Jean-Michel Guyot, qui vient de consacrer un livre sur le sujet, les infections nosocomiales ne pourront être enrayées que si chacun des acteurs y met du sien: professionnels et pouvoirs publics bien sûr, mais aussi et surtout les patients eux-mêmes. Ces derniers auraient intérêt à être attentifs au comportement du personnel et ne pas hésiter à faire des remarques en cas de manquement évident à l’hygiène.

Des mesures d’hygiène de base à respecter

Laurence Senn reconnaît que «les mains du personnel peuvent transmettre certains germes hospitaliers si les mesures de base d’hygiène lors des soins ne sont pas respectées». Il peut y avoir alors transmission de bactéries «entre les patients ou entre l’environnement hospitalier et un patient». Surtout que dans certains secteurs comme les soins intensifs ou la réanimation, il y a «des actes de soins prioritaires, et les indications concernant l’hygiène des mains ne vont pas pouvoir être respectées dans tous les cas». Même si les procédures de désinfection ont été simplifiées: «On ne se lave plus les mains à l’eau et au savon, on ne doit pas chaque fois trouver un lavabo, faire des allers et retours, on utilise maintenant des solutions hydro-alcooliques qu’on va avoir dans la poche ou au lit du patient et en quelques secondes vous vous frictionnez les mains.»

Une certaine logique de travail peut aussi diminuer les risques: «en faisant d’abord par exemple tous les soins propres et en passant ensuite aux soins «sales».

Des antibiotiques en prévention dans certains cas

L’hôpital s’efforce aussi de diminuer la durée que les patients passeront avec «un cathéter urinaire ou intraveineux ou tous les dispositifs qui peuvent favoriser une infection». Par ailleurs, pour lutter contre les infections du site opératoire, on donnera «des antibiotiques en prophylaxie dans certaines interventions». Avec une attention portée également au profil du patient: tous en effet ne sont pas égaux devant le péril. «Celui qui n’a pas son système de défense entièrement fonctionnel aura plus de risques d’acquérir des infections nosocomiales.»

Quant au patient lui-même, il pourra, durant son séjour à l’hôpital, veiller à «respecter une bonne hygiène corporelle et une bonne hygiène des mains, si son état de santé le permet, et surtout s’il partage une chambre avec d’autres patients, des sanitaires communs, des douches communes».

Les spécialistes s’accordent à penser que la meilleure façon de réduire les infections nosocomiales serait de réduire l’engorgement des hôpitaux. Une perspective, aux yeux du public, qui semble s’éloigner toujours plus et fait apparaître les infections nosocomiales comme une fatalité. Laurence Senn relativise: «Les goulets d’engorgement, on les trouve aux urgences, avec des personnes placées dans des lits en attente. Ailleurs, les services de soins n’accueillent pas plus de patients par chambre que par le passé. Mais il est vrai que s’il s’agit de construire un nouvel hôpital, les experts en prévention des infections recommandent désormais un maximum de chambres à un lit, et au maximum deux lits par chambre.»

Une évidence si l’on sait que dans les chambres à plusieurs lits «les patients partagent le même environnement, les mêmes sanitaires, mangent à la même table, ont des interactions directes entre eux, se passent le journal». C’est sûr: on ne se méfie jamais assez des journaux.

Auteur: Laurent Nicolet