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22 juillet 2013

Les derniers lacustres

Coincé entre les eaux turquoise du lac de Walenstadt et les sommets vertigineux des Churfirsten, le petit village viticole de Quinten n’est accessible qu’en bateau ou par des sentiers pédestres. Balade d’un autre temps dans le petit coin du paradis du canton de Saint-Gall.

Vue sur le lac de Walenstadt depuis le village de Quinten
La bourgade de Quinten est idéale pour profiter de l’environnement majestueux du lac de Walenstadt (Walensee) dans un calme des plus parfaits.

C’est un de ces lieux qu’on a l’habitude d’admirer sans s’arrêter. Au volant de sa voiture sur l’autoroute ou à bord de l’Intercity qui relie le canton des Grisons au reste de la Suisse, on ne peut résister à jeter un regard furtif sur le paysage grandiose du lac de Walenstadt. «Une fois, il faudra que je prenne le temps de m’y arrêter», se dit-on. Mais pris dans la course des vacances, on préfère malgré tout continuer sa route.

Tabitha Forrer, notre guide locale.
Tabitha Forrer, notre guide locale.

Sauf aujourd’hui. Sortis du train à Murg (SG), nous rejoignons son port, quelques centaines de mètres en contrebas. C’est là, sous un ciel sans nuage, que notre guide, Tabitha Forrer, nous a donné rendez-vous. Face au plan d’eau d’un vert immaculé, l’employée de l’Office du tourisme de la région Heidiland (lien en allemand et en anglais) nous fournit des indications sur le périple qui nous attend. «En face, de l’autre côté du lac de Walenstadt, vous pouvez apercevoir Quinten. Un joli village, où il n’est pas possible d’accéder en voiture.»

Et on la croit sur parole: le hameau est accolé au lac et surplombé par les majestueuses et terrifiantes montagnes que sont les Churfirsten. Si hautes et se dressant presque comme une verticale parfaite. De chaque côté de Quinten, de lisses falaises plongent jusque dans le lac, coupant complètement le village du reste du monde. Invisible depuis ici, il existe pourtant un réseau de sentiers pédestres tout autour des habitations, qui permet de rejoindre les deux extrémités du lac. C’est le chemin de droite, menant jusqu’à Walenstadt, que nous emprunterons aujourd’hui.

Un lac qui foisonne surtout de plongeurs

Nous embarquons sur un petit bateau muni à l’avant d’un drapeau aux couleurs du canton de Saint-Gall. L’eau paraît si pure qu’elle invite à la baignade. «Le lac de Walenstadt est très apprécié des plongeurs, parce que ses eaux sont très claires», raconte la guide. Mais aussi très propres. A l’excès, peut-être… «Les poissons se font rares dans les eaux trop pures, sourit la jeune femme. Aucun pêcheur ne peut vivre de cette activité ici.»

Mais déjà nous accostons à Quinten. De près, le village, qui ne compte qu’une trentaine d’habitants, paraît encore plus pittoresque: une poignée de maisons, une chapelle, deux restaurants avec de jolies terrasses surplombant le lac. Et partout alentour, des vignes. Le pinot noir est la spécialité de la région. Un cépage qu’il est possible de déguster sur place dans le caveau d’un vigneron.

Depuis l’étroite ruelle qui part du port et traverse le village, on lève les yeux pour admirer les montagnes. Entre les derniers arbres et les falaises, on peut distinguer une petite bande d’herbe. «Ces terres étaient autrefois exploitées par les paysans de Quinten, explique la guide. En mal de place, tout terrain était bon à prendre!»

Difficile de croire qu’il soit possible d’accéder à ces terres raides, suspendues entre deux parois rocheuses. «Le foin était coupé et laissé sur place. Selon les besoins en hiver, on le ramenait petit à petit sur des traîneaux. Une manœuvre très risquée, car elle aurait pu déclencher de grosses avalanches.» Afin d’entretenir le paysage, quelques hommes montent encore s’occuper de ces surfaces en été, ramenant désormais l’herbe au village par hélicoptère.

Un isolement qui n’était pas sans danger

bateau sur le lac de Walenstadt
Quinten est l’une des rares localités de Suisse inaccessibles en voiture.

Pour les enfants aussi, la vie n’était pas facile. Avant que Quinten ne soit relié par une ligne régulière de bateaux, c’est en ramant que les jeunes du village allaient à Murg pour suivre leurs cours à l’école secondaire.

«Une traversée très dangereuse les jours de brouillard, précise Tabitha Forrer. Une vieille dame du village se rappelle encore s’être perdue sur le lac un soir de tempête, tournant en rond sans parvenir à retrouver le rivage. Heureusement, ses parents ont eu l’idée d’allumer une lampe, ce qui lui a permis de retrouver la maison vers minuit.»

Des histoires si passionnantes, on passerait bien sa journée à les écouter. Mais il est temps de se dégourdir les jambes et continuer notre route. Nous empruntons le sentier qui suit le lac pour arriver à Au, le «quartier sud» de Quinten après une quinzaine de minutes.

Le sentier s’enfonce ensuite dans la forêt, traversant parfois de jolis torrents. Soudain, en contrebas du chemin, cachée entre les branches des buissons, on aperçoit une petite plage. «Ce lieu n’est accessible qu’en bateau. Et la baignade n’est pas conseillée aux frileux... Profond d’environ 150 mètres, le lac de Walenstadt n’atteint que très rarement les 20 degrés.» Une configuration qui lui permet de ne pas trop se refroidir en hiver non plus.

De mémoire d’homme, on ne se souvient pas d’avoir vu le lac recouvert de glace. Il ne descend jamais au-delà de 4 degrés.

Le journaliste et la guide en train de marcher dnas la forêt sur le chemin qui monte fort.
Pas de miracle pour le commun des mortels: il faut grimper à la force des mollets pour atteindre le point culminant de notre randonnée.

Fini la rigolade. Pour arriver à destination, il faut maintenant emprunter le sentier qui monte assez haut dans la montagne pour surplomber les falaises. Quelques lacets plus tard, et quelques gouttes de sueur en plus, nous parvenons dans un joli alpage. «Tenir les chiens en laisse! Poules en liberté.» Devant la jolie ferme richement fleurie, la pancarte nous plonge dans des temps plus anciens. Et si c’était nous qui avions retrouvé un peu de notre liberté dans ce coin de pays préservé?

Un service postal pour les oiseaux aquatiques?

L’effort en valait la peine. Au point culminant de notre randonnée, la vue sur le lac de Walenstadt est grandiose. Au milieu de cette grande tache verte, un point attire l’œil. Qu’est-ce donc que cette petite île? «C’est le Schnittlauch Insel», s’amuse la guide. Comprenez en français: l’île de la Ciboulette, dont les effluves lui auraient donné ce nom sortant de l’ordinaire. Elle fait également office de réserve naturelle miniature très appréciée des oiseaux qui s’y réfugient pour couver sans être dérangés.

«Les gens du coin racontent qu’il existe une boîte aux lettres sur cet îlot. J’ai fait des recherches mais je ne suis jamais parvenue à déterminer si ces dires sont vrais ou s’il ne s’agit que d’une légende.» Tabitha le promet, cet été elle ira elle-même vérifier sur place afin d’en avoir le cœur net pour de bon!

Encore une descente sinueuse le long d’un chemin gravillonné et nous voici arrivés à Walenstadt. Les mollets rassurés, mais bien tristes de retrouver si vite la civilisation. Heureusement, la jeune femme a une dernière histoire à nous conter.

«Vous voyez la montagne en dessus du village avec cette bande d’herbe qui descend sinueusement depuis son sommet? C’est le Sichelkamm. Les gens de la région disent qu’il s’agit de la piste d’atterrissage de Jésus-Christ, lorsqu’il est descendu sur Terre à Noël.» Le lac de Walenstadt, petit coin de paradis. On ne nous avait décidément pas menti.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Samuel Trümpy