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6 juillet 2014

Raúl Pagès l'horloger, et la tortue

Le Neuchâtelois Raúl Pagès fait revivre une tradition oubliée, celle des animaux automates. Sa première création entièrement faite main: la Tortue, une pièce unique, ludique, magique, esthétique et au prix de vente forcément pharaonique.

Raul Pagès, horloger.
Il a fallu 3000 heures à Raúl Pagès pour créer son chef-d’œuvre.
Il a fallu 3000 heures à Raúl Pagès pour créer son chef-d’œuvre.

L’atelier chaux-de-fonnier de Raúl Pagès est à son image: propre et net. Ici, tout respire le calme et la méticulosité, car il faut être un brin tatillon, voire maniaque, pour faire naître de ses doigts des animaux automates aussi précis que précieux. Telle cette tortue qui repose dans la paume de ses mains.

«Cet animal symbolise la sagesse, la longévité et la persévérance, des valeurs qui correspondent à mes aspirations», commente ce trentenaire. Il incarne également la lenteur, une vertu en perte de vitesse dans un monde – le nôtre – qui mise tout sur la rapidité et la rentabilité!

Raúl Pagès soulève délicatement la carapace de son zooïde pour en remonter le mécanisme. Il le pose ensuite sur la table et le voilà qui se meut tranquillement, remuant ses quatre pattes et balançant nonchalamment sa tête de gauche à droite. «Vous ne trouvez pas ça magique, poétique?»

Cet entrepreneur possède une âme d’enfant et un savoir-faire de maître artisan. «J’ai suivi une formation d’horloger-rhabilleur à l’école technique du CIFOM au Locle que j’ai complétée par une double spécialisation en tant que technicien en restauration et complication horlogère, puis en construction horlogère.»

Diplômes en poche, ce Neuchâtelois met ses compétences au service de la manufacture Parmigiani à Fleurier.

C’est là, au sein de l’atelier de restauration où j’ai travaillé pendant six ans, que j’ai découvert ces pièces rares et raffinées que sont les automates animaliers miniatures.

La Grenouille et la Chenille attribuées à Henri Maillardet, des pistolets à oiseau chanteur des frères Rochat ainsi qu’un Œuf de Fabergé dissimulant un cygne passent notamment entre ses mains expertes. Il s’attarde au chevet de ces chefs-d’œuvre, les ausculte, tente d’en comprendre tous les rouages de manière à leur prodiguer les soins nécessaires à leur rétablissement.

Ces petites merveilles qu’il remet sur pattes le fascinent. «Ce que j’ai surtout aimé, c’est découvrir avec quelle ingéniosité mécanique les horlogers de l’époque ont su reproduire les mouvements naturels d’animaux, écrit-il sur son blog. J’ai alors voulu essayer de développer moi-même des mécanismes créant l’illusion de la vie.»

Avec son frère qui est économiste d’entreprise, Raúl fonde en 2012 la société Pagès Automates. Les deux frangins y engloutissent leurs économies et le canton de Neuchâtel leur accorde un prêt sans intérêt. Notre homme s’attelle ensuite à sa tâche qui s’avérera titanesque.

La Tortue fait ses premiers pas une année et demie plus tard. Sa réalisation aura nécessité la bagatelle de trois mille heures d’un travail pointilleux et acharné. Tous les composants du mouvement – plus de trois cents au total – ont été façonnés artisanalement dans cet atelier. En fait, notre hôte n’aura fait appel à des sous-traitants que pour la gravure, l’émaillage et le sertissage.

Vidéo: la Tortue de Raúl Pagès en mouvement. Source: Youtube.

Une grande œuvre qui a un prix

La carapace de cette créature ainsi que ses pattes et sa tête sont en or blanc, ses yeux en saphirs et ses griffes en diamants. Comme ses ancêtres, ce zooïde haut de gamme allie donc esthétique, matériaux nobles, complication horlogère et… prix de vente pharaonique. «Celui-ci se situe aux alentours de 400 000 francs.» Une somme qui a, pour l’heure, refroidi les potentiels acheteurs!

La suite? «Créer ma propre montre, histoire de me faire un nom et de montrer que je suis horloger.» Pour vivre, il effectue des réparations pour des particuliers et travaille à temps partiel au Musée Patek Philippe à Genève qui possède une impressionnante collection horlogère.

Quant à ses chers automates animaliers, il ne les laissera évidemment pas tomber: «Je pense faire des pièces en petites séries pour pouvoir diviser le prix par quatre et atteindre ainsi un public de collectionneurs pas forcément multimillionnaire. » En attendant, la Tortue, elle, continue son bonhomme de chemin…

© Migros Magazine – Alain Portner
Photos: Matthieu Spohn, grenouille: Reno Sterchi © Fondation Edouard et Maurice Sandoz (FEMS), Pully, tortue: Reno Sterchi

Auteur: Alain Portner