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3 novembre 2016

Réconcilier le loup et l’agneau

Jean-Marc Landry étudie le prédateur depuis sa réapparition en Suisse en 1995. Le biologiste a créé une fondation qui entend bien ne rien sacrifier: ni la faune sauvage ni le pastoralisme. Grâce notamment à de nouvelles mesures de protection.

Jean-Marc Landry croit en une coexistence pacifique entre l’homme et le loup.
Jean-Marc Landry croit en une coexistence pacifique entre l’homme et le loup.

Lire au bas de l'article: la présence du loup en Suisse en quelques dates-clé

«Le cul entre deux chaises.» C’est ce que revendique le biologiste jurassien Jean-Marc Landry, lui qui étudie sur le terrain la question du loup depuis les premiers signes du grand retour, avec la fameuse «bête du val Ferret» en 1995. En ayant toujours pris soin d’éviter les positions extrêmes: «A force de fréquenter bergers et éleveurs, je suis devenu sensible à leur point de vue et à la cause du pastoralisme. Mais j’ai toujours été passionné par les grands prédateurs, notamment le loup.»

La Fondation Jean Marc Landry qu’il vient de créer entend œuvrer à la réconciliation du loup et de l’agneau: «Toutes ces années m’ont fait comprendre que le loup et le pastoralisme ont un destin commun: ils sont tous deux victimes de la mondialisation. Les pratiques d’un élevage de montagne extensif sont en train de disparaître sans que le loup y soit pour grand-chose, ce loup qu’on rêve maintenant, notamment en Valais, de pouvoir chasser toute l’année, ce qui à ma connaissance ne s’est jamais fait avec aucune autre espèce.»

Pour le biologiste, le paradoxe du retour du loup est d’avoir servi de révélateur de la situation de l’agriculture de montagne:

Jamais on n’a autant parlé des moutons, des éleveurs et des bergers. Grâce au loup, on remet des bergers dans nos montagnes.»

Une agriculture très ancienne, le pastoralisme, qui remonte au néolithique, «et généralement très respectueuse de l’environnement, c’est une des dernières agricultures qui restent 100% bio».

On pourrait alors objecter qu’il serait un peu bête de menacer cette pratique en dorlotant le loup. Jean-Marc Landry refuse décidément d’opposer l’un à l’autre:

«Ce n’est pas le loup qui met en danger le pastoralisme, plutôt notre mode de vie.»

«Et puis c’est aussi le devoir d’une société riche comme la nôtre de protéger cet animal, qui devient l’ambassadeur de nombreuses autres espèces sur liste rouge. Parvenir à coexister avec le loup, c’est considérer d’autres espèces moins emblématiques et éviter qu’elles ne disparaissent de notre territoire.»

En gros, Jean-Marc Landry souhaite maintenir le pastoralisme, «une agriculture plus saine et respectueuse de l’humain», mais aussi protéger le loup qui a un impact positif sur «la faune sauvage, les cerfs, les chamois et peut-être même les renards. Le loup effectue par exemple une régulation sur toute l’année, contrairement aux chasseurs qui ont aussi ce rôle à jouer, mais sur une période plus courte.»

Loin de la réalité scientifique

Pour le spécialiste, Canis lupus a le malheur d’être fantasmé «aussi bien par les écologistes que par les anti-loups». Loin de la réalité scientifique. A savoir «un mammifère carnivore qui n’est pas le super-prédateur de l’évolution». Contrairement aux félidés notamment.

«Le lynx par exemple a une mâchoire très courte, une réduction du nombre de dents, une musculature plus forte, un cou plus court et donc plus puissant, des griffes rétractiles, bref ce que l’évolution a fait de mieux comme prédateur.»

Alors que le loup a conservé une dentition proche des carnivores primitifs qui permet de briser de gros os et d’avoir une alimentation beaucoup plus large. Il a basé sa chasse sur l’odorat et développé des stratégies de chasse orientées sur la poursuite, en meutes. Un système qui fonctionne bien lorsqu’il s’agit «d’ongulés sauvages qui ont co-évolué avec lui, comme les cerfs, qui s’éparpillent en petits groupes, mais beaucoup moins face à des proies domestiquées qui n’ont plus la faculté de fuir».

Le loup a été programmé par l’évolution pour tuer «tant qu’il y a du mouvement, signe que la chasse n’est pas terminée». D’où les carnages («Surplus killing») lorsqu’il se trouve «au milieu d’un troupeau de moutons, où ça bouge de partout».

En tant qu’éthologue, Jean-Marc Landry en est venu à penser que, «puisque l’homme a créé des espèces qui ne peuvent plus se défendre toutes seules, c’est de sa responsabilité de les protéger, si l’on désire continuer de manger une viande saine et conserver les grands prédateurs».

Galerie: quand on parle du loup... du patou et des moutons

Plaidoyer: vivre avec le loup

L’argument voulant que le territoire suisse, peuplé et largement bâti, n’est pas compatible avec le loup, Jean-Marc Landry le réfute: «L’homme a toujours vécu près du loup. Le premier animal domestiqué, probablement au paléolithique supérieur, c’est le loup, qui s’approchait des campements des chasseurs-cueilleurs pour chercher de la nourriture. Cela a fini par donner des chiens.»

Le biologiste rappelle également qu’autrefois les campagnes étaient plus peuplées, «alors qu’aujourd’hui il n’y a jamais eu autant de gibier et si peu de monde». Bref, une configuration quasi idéale pour le loup.

Dernier argument: la gestion d’un grand prédateur semble difficilement pouvoir s’arrêter aux limites territoriales d’un canton et concerne plutôt «tout l’arc alpin».

«Le record de dispersion d’un loup qui a quitté la meute parentale pour aller s’établir ailleurs revient à un loup slovène qui a parcouru 2000 kilomètres. Le Valais c’est 5000 km2, les Alpes 200 000. Je crois qu’il ne sera plus possible d’éradiquer le loup.»

Jean-Marc Landry reconnaît qu’il existe en Valais des alpages difficiles à protéger. «Mais il y a déjà des alpages qui sont abandonnés, non pas à cause du loup, mais faute de bêtes.»

Le plus grande difficulté selon lui concerne le Haut-Valais, et le mouton «Nez noir»: «C’est très profond, très culturel, beaucoup de gens possèdent quelques bêtes.»

Timeline: La présence du loup en Suisse en quelques dates-clé

Texte :© Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Mathieu Rod