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1 décembre 2014

Reconversion professionnelle: une vie peut en cacher une autre

Comptable, journaliste, décoratrice, banquier, ils sont devenus négociant en vin, diacre, créatrice en cosmétique ou peintre. A l’heure où d’aucuns rêvent de s’inventer une nouvelle vie, certains n’hésitent pas à sauter le pas de la reconversion professionnelle.

Paolo Mariani, 50 ans, historien, journaliste et bientôt diacre protestant
Paolo Mariani, 50 ans, historien, journaliste et bientôt diacre protestant.

Pierre coulait des jours tranquilles en tant que crieur à la bourse, Pierre-Bernard menait sa barque d’expert comptable et Fabienne celle de décoratrice. Quant à Paolo, il exerçait ses talents de journaliste avec succès. Pourtant, un jour, tous en ont eu marre de leur existence bien huilée. Pour des raisons diverses, les uns et les autres ont fait ce dont beaucoup rêvent: tout laisser tomber pour se lancer dans une nouvelle vie. Négociant en vins, peintre, à la tête d’une savonnerie artisanale ou diacre, ils ont réalisé avec succès leur désir de se réinventer.

Comment ont-ils osé sauter le pas? Crise existentielle ou lent processus, la démarche n’arrive pas par hasard, prévient la psychologue genevoise Marion Aufseesser: «Souvent, ces personnes exercent un métier qu’elles n’ont pas vraiment choisi, note cette spécialiste en réorientation professionnelle et auteure de Rebondir: réussir votre transition professionnelle (Ed. Odile Jacob). L’entourage, leur filière scolaire ou encore le hasard des opportunités ont fait qu’elles ont été influencées. Un beau jour, elles réalisent qu’elles ont besoin de retrouver des valeurs dans leur travail.»

A cela s’ajoute l’évolution inhérente à chaque profession, certains ne se reconnaissant plus dans le métier de leur jeunesse tandis que d’autres assistent carrément à sa disparition. Sans oublier les coups du sort – tel le chômage ou un divorce – qui obligent à se réinventer.

Une chose est sûre: bien réussir sa reconversion ne se fait pas d’un coup de baguette magique, avertit Marion Aufseesser. Au fil des ans, elle a été témoin de nombreuses réorientations heureuses, mais aussi de cas dramatiques.

Souvent, il s’agit d’un rêve mais qui doit être un rêve d’adulte: cela implique de se renseigner sur les difficultés et d’accepter de se faire coacher. Il ne faut pas se lancer tête baissée; la phase préparatoire est très importante et, parfois, il faut savoir reconnaître que son projet n’est pas réaliste.

Un tournant qui implique de se préparer psychologiquement et financièrement. Paolo, qui est en passe de devenir diacre, a par exemple opté pour une formation duale, conservant son job de communicant au sein de l’Eglise réformée tout en commençant son stage dans une paroisse vaudoise. Pierre, le négociant en vins, le reconnaît, il n’aurait sans doute pas réussi sans le soutien de sa femme. Se réorienter à tout prix pour échapper à un quotidien insatisfaisant a donc peu de chances de réussir.

A l’inverse, oser se repenser en connaissance de cause est «une opportunité incroyable», estime Marion Aufseesser. A l’heure où un salarié change d’entreprise en moyenne tous les quatre ans, sans doute une musique d’avenir pour de plus en plus d’actifs.

Paolo Mariani, 50 ans, historien, journaliste et bientôt diacre protestant

Paolo Mariani.
Paolo Mariani.

«Petit à petit, j’ai senti mon envie de transformer mon métier en un ministère.» A 50 ans tout juste, Paolo Mariani entame la phase pratique de sa formation diaconale au sein de l’Eglise réformée vaudoise (EERV). Un sacré parcours professionnel pour ce Romain, docteur en histoire médiévale à Florence, avant de devenir journaliste politique et société en Suisse romande.

J’avais abordé ma thèse en athée convaincu, et en même temps je n’ai travaillé que sur des sources religieuses.

En 1997, Paolo Mariani arrive en Suisse encore thésard, avec l’idée d’enseigner au gymnase. Les problèmes d’équivalence universitaire le font déchanter et c’est un peu par hasard qu’il débarque dans le nouvel hebdomadaire «Dimanche.ch» créé en 1999. Il écrit ses premiers paragraphes en français, plutôt bien puisque assez rapidement il passe tout son temps à la rédaction et enchaîne les articles avant de faire son stage de journalisme et de travailler en rubriques politique et économique jusqu’à la disparition du titre en 2003.

«J’ai été quelques mois au quotidien «Le Matin», mais la manière de travailler ne me convenait pas.» Alors qu’il doit envoyer son nombre réglementaire de postulations pour toucher le chômage, Paolo Mariani répond à une annonce de l’Eglise réformée neuchâteloise à la recherche d’un chargé de communication. «Je n’aurais pas postulé du côté catholique. Mais là je ne connaissais rien au protestantisme, et je me suis dit que je pouvais toujours essayer.»

Un peu plus tard, en poste depuis quelques mois, il se souvient d’avoir dit à un pasteur «qu’il n’avait aucun problème avec le Christ comme homme, mais qu’il butait sur le Dieu créateur».

C’est en passant de la communication de l’Eglise neuchâteloise à celle de sa sœur vaudoise que le Romain sent le début d’une «transformation». Il s’inscrit au Séminaire de culture théologique, qui constitue la partie théorique de la formation diaconale, «par intérêt intellectuel, mais avec le début d’une ouverture à une transformation intérieure».

Aujourd’hui, bien décidé à effectuer son stage et à être consacré, il dit son «impression d’avoir toujours suivi cette direction, mais en zig-zag». Et se réjouit d’aider les autres à «devenir les révélateurs de leur propre lumière».

Fabienne Frei, 45 ans, de la déco au savon

Fabienne Frei, décoratrice reconvertie en créatrice de savons.
Fabienne Frei, 45 ans, décoratrice reconvertie en créatrice de savons.

L’histoire des origines de cette success story à la vaudoise dégage déjà un doux parfum. «Mon fils est né avec beaucoup d’eczéma. Et plutôt que de me débattre au milieu des crèmes chimiques, j’ai cherché un savon aussi naturel que possible. Ne le trouvant pas, je me suis mise à essayer de le fabriquer.» Nous sommes en 2003 et Fabienne Frei est alors une décoratrice de 32 ans, «avec de l’énergie à revendre comme jeune maman».

Et de l’énergie, il va lui en falloir. Commençant à maîtriser l’art délicat de la saponification, la jeune femme propose à des proches de tester quelques-unes de ses créations. Leurs éloges la poussent à se lancer. Mais à l’époque, chaque savon demande des semaines de travail et de séchage. Autant dire que la jeune femme ne compte pas ses heures dans son laboratoire. Sans compter celles passées à arpenter les marchés pour vendre ses premières séries.

Le succès est au rendez-vous, et rapidement sa petite entreprise baptisée Cocooning se montre à l’étroit dans les 65 m2 de l’ancienne laiterie de Bettens (VD). D’autant que Fabienne Frei veut utiliser sa créativité pour lancer de vraies collections, se formant notamment en aromathérapie. Mais pour cela, il faut grandir jusqu’à devenir une vraie petite entreprise capable d’engager quelques employés et de multiplier les points de vente. «Fabriquer du savon n’est pas de tout repos et je savais que si je continuais en solo j’allais rapidement m’épuiser.»

Petit à petit, Cocooning grandit, déménageant notamment dans un centre de fabrication dix fois plus grand du côté de Bavois. Aujourd’hui, une centaine de références différentes sont vendues dans ses deux boutiques et à travers quelque 180 points de vente dans toute la Suisse.

Mon mari a pu progressivement arrêter son métier pour travailler avec moi. Nous sommes neuf personnes, dont quatre équivalents plein temps. Certaines étapes de développement ont été rudes, mais on s’est accrochés et la belle aventure continue.

Aucun regret pour Fabienne Frei, donc, d’autant plus qu’en grandissant son entreprise conserve l’esprit familial et local de ses débuts.

© Migros Magazine – Pierre Léderrey et Viviane Menétrey

Auteur: Pierre Léderrey, Viviane Menétrey

Photographe: Mathieu Rod