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27 mai 2013

«Je veux redonner le goût de l’histoire»

Passionné de biographies, l’animateur français Stéphane Bern sait aussi les raconter. Entretien avec un trublion sympathique qui vient de sortir une collection pour la jeunesse autour des grandes figures du passé.

Stéphane Bern

«Passer dans une émission à 20 h 30 donne une visibilité plus grande que d’être distribué dans les bibliothèques 
les plus savantes des universités.» (photo: Corbis)

Stéphane Bern, bouclettes et yeux perpétuellement écarquillés. On le savait commentateur averti des événements princiers, fin connaisseur des têtes couronnées. Mais l’animateur, qui fait actuellement le grand écart entre un talk-show quotidien sur RTL, A la bonne heure, et ses chroniques pour Le Figaro Madame, a réussi à s’imposer dans un autre domaine.

Oui, le fou du roi a trouvé le bon filon: l’histoire, avec un grand H, vue par le petit bout de la lorgnette.

Pour preuve: son émission sur France 2, Secrets d’histoire, qui retrace la vie des figures incontournables du passé – la reine Victoria, La Fayette, Picasso, Jésus… – retient parfois jusqu’à quatre millions de téléspectateurs devant leur poste. Et les trois tomes de ses livres homonymes se sont vendus à plus de 250 000 exemplaires.

Un vrai succès qui montre l’engouement du public pour les grandes heures du passé. Au point que le conteur à l’enthousiasme inoxydable vient de décliner la série en collection pour la jeunesse, Les mystères de l’histoire (Ed. Albin Michel). Et sous la plume de Stéphane Bern, Louis XIV, Molière ou Napoléon deviennent aussi captivants que les people d’aujourd’hui.

Pourquoi multiplier les livres d’histoire. Les manuels scolaires ne suffisent-ils pas?

J’ai le sentiment que les Français ont une appétence pour l’histoire. En même temps, quand on voit les résultats des jeunes qui arrivent au bac, ils ne connaissent plus rien! Nous vivons dans un pays très scientifique et du coup, les autres disciplines sont à la portion congrue. On attache beaucoup moins d’importance à ce qui est sciences humaines que sciences exactes. Je crois que les profs d’histoire se donnent beaucoup de mal. Mais quand, dans une classe, il faut déjà un quart d’heure pour faire silence et qu’ensuite les enfants veulent faire l’impasse sur les sujets d’histoire parce que c’est moins intéressant que de faire les maths ou la physique, c’est compliqué… Alors, je ne sais pas si je comble une lacune, disons que je veux seulement redonner le goût de l’histoire, j’essaie de la populariser.

Entretien vidéo avec Stéphane à propos de sa collection "Le bel esprit de l'histoire" réalisée par son éditeur Albin Michel

Comment transmet-on un patrimoine, en particulier à un jeune public?

Justement, on n’attire pas les mouches avec du vinaigre! On peut être très didactique sur la forme, très attrayant, tout en étant très pointu sur la matière. Je ne sais pas s’il y a une recette, mais j’essaie d’être rigoureux sur le fond avec tous les historiens avec qui je travaille. Et d’être très grand public sur la forme.

Avez-vous l’impression que la jeune génération est curieuse de son passé?

Oui, j’ai l’impression qu’il y a toute une génération qui s’intéresse à l’histoire. Peut-être parce qu’on ne leur a rien appris, ils ont le sentiment d’être dépossédés d’une partie de leur passé, qui est le patrimoine de tous. Les Français font partie avec les Anglais des deux pays qui ont une histoire fascinante. Pourquoi aller chercher de la fiction dans les romans? Tous les ingrédients formidables sont là: les passions humaines que sont l’amour, l’argent, le pouvoir, le sexe, vous avez tout dans l’histoire de France!

Ne pensez-vous pas que ce goût pour le passé vient aussi du fait que l’on aurait perdu des repères dans le monde d’aujourd’hui?

Je ne veux pas critiquer mon époque, où je me sens plutôt à l’aise, mais il y a des choses qui me chagrinent, comme le matérialisme, la perte d’idéal, de sens patriotique ou civique, l’utilité du pays n’existe plus, il n’y a plus que des communautés. Or, connaître le passé, c’est savoir où aller. Et en ce moment, nous avons besoin d’une boussole. Comme quand vous êtes dans la tempête, vous avez besoin d’un phare. L’histoire est ce phare, qui nous permet de mieux comprendre ce qui s’est passé pour éviter de refaire les mêmes erreurs et pour savoir où l’on va.

Comment choisissez-vous les personnages de vos livres pour la jeunesse? Sont-ils différents de ceux que vous présentez à la TV?

Certains sont pareils, Louis XIV, Molière, mais sinon, ce qui est important, c’est de prendre des sujets qui sont au programme scolaire et où il y a beaucoup d’idées reçues. J’aime bien essayer de tordre le cou à tous ces clichés, de montrer qu’il y a peut-être une autre vérité, d’ouvrir le débat. J’aime aussi reprendre les fondamentaux, le b.a.-ba, en utilisant les moyens d’aujourd’hui. Tous les livres pour la jeunesse sont très ennuyeux en fait, très académiques. Or les jeunes ont l’habitude d’internet, ils sont sur leur tablette numérique, ils cliquent tout le temps. Ils ont besoin qu’on leur donne une vision plus agréable de l’histoire, un outil moderne, des images en 3D, des portraits. Il faut qu’on retrouve dans les livres cette nouvelle façon de lire qu’ont les jeunes.

Mais allez-vous choisir des figures hors de France ou contemporaines?

Pour le moment, j’essaie de reprendre les fondamentaux. Mais oui, je pense qu’il y a encore des choses à faire sur l’Egypte ancienne, sur Jules César. Quant à l’histoire contemporaine, ce n’est pas au programme pour l’instant. Disons que certaines personnes s’en chargent et c’est une juste répartition des choses. Mais pourquoi pas, à l’avenir?

Y a-t-il de grands noms sur lesquels vous ne ferez jamais d’émission ou de livre?

Oui. J’ai besoin d’être en empathie avec les personnages dont je parle. Je ne pourrais pas faire une émission sur les figures de la dernière guerre. J’ai besoin que les personnages soient défendables, qu’ils aient quelque chose de sympathique. Les bourreaux, les dictateurs, j’aurais du mal.

Il existe plusieurs courants d’historiens, ceux qui misent sur la chronologie et les grandes batailles, ceux qui retracent l’évolution des mentalités. A quelle catégorie appartenez-vous?

J’aime bien, d’une certaine manière, remettre les choses dans la chronologie, mais aussi comprendre le mouvement de l’histoire, comprendre le sens. Quand je vois que les élèves de quatrième ont au programme l’Empire ou la Révolution, c’est insensé. On ne peut pas comprendre l’Empire si on n’a pas étudié la Révolution! Je ne dis pas que l’histoire est un tout, mais encore une fois, je crois qu’il faut redonner le goût. Si je pouvais contribuer à ça, ce serait pas mal.

Stéphane Bern et la princesse  de Suède, photographiés en 2006 lors de la Nuit internationale de l'enfance à Versailles.
Stéphane Bern et la princesse de Suède, photographiés en 2006 lors de la Nuit internationale de l'enfance à Versailles. (photo: Bertrand Rindoff Petroff / Angeli)

Mais pour rendre l’histoire attrayante à tout prix, n’avez-vous pas peur de la présenter de manière trop people?

Non, je n’ai pas le sentiment. C’est vrai que j’essaie de la rendre très accessible à tous. Certains disent que je raconte un joli roman de l’histoire nationale, qui est peopolisé d’une certaine manière. Encore une fois, je soigne l’enveloppe, mais tant qu’on n’a pas à me reprocher les faits… C’est ça l’important, que sur le fond, je ne trahisse pas l’histoire.

Justement, quelle est la part de fable et de véracité dans vos ouvrages?

Ah, mais il n’y a rien de fabuleux dans mes livres! Je ne suis pas historien, mais j’essaie de raconter l’histoire telle qu’elle s’est déroulée. Il n’y a rien d’inventé. C’est juste que, tant dans mes livres que dans mes émissions, j’essaie de narrer les choses d’une manière distrayante. D’abord parce que si je faisais un cours un peu docte, je ne serais pas crédible, puisque je suis un animateur plutôt jovial. Ensuite parce que ça ennuierait tout le monde.

Quel regard portent les historiens sur votre travail?

Mais je travaille tout le temps avec eux. Nous avons des échanges assez sérieux avec tous les spécialistes qui apparaissent dans les émissions. Et puis, c’est dans leur intérêt d’être positifs avec moi, puisque c’est nous qui leur permettons de trouver un public et d’être lus. Passer dans une émission à 20 h 30 sur France 2 donne une visibilité plus grande que d’être distribué dans les bibliothèques les plus savantes des universités.

Et vous, l’histoire vous passionne depuis toujours?

Je suis tombé dedans quand j’étais petit! Il n’y a que ça qui m’intéresse. Oui, c’est une passion qui est née avec ma fascination des têtes couronnées. Petit, vu qu’on n’avait pas de télévision, je lisais beaucoup, notamment Alexandre Dumas. Et avec mes parents, nous avons fait beaucoup de visites, qui m’ont marqué. Et puis j’ai eu de très bons professeurs d’histoire. Mais j’ai toujours été très curieux.

Et votre fascination des têtes couronnées, d’où vous vient-elle?

De ma famille luxembourgeoise, sans aucun doute. Ce petit pays est vraiment au centre de ma vie.

Vous avez un peu de sang bleu?

Pas du tout! Tout est rouge. Je dis toujours que j’ai le chromosome populaire.

En pleine débandade économique, peut-on encore être admiratif de ce monde-là, tous ces rois et ces reines?

Mais vous voulez quoi, qu’on supprime tout et qu’on arrête de faire rêver?

Auteur: Patricia Brambilla