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16 janvier 2012

Refusons les menus menus!

Jacques-Etienne Bovard
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Quand les restaurateurs souffrent, le petit café augmente, c’est bien connu. Ici et là en Suisse, il se sucre déjà à quatre francs, tandis que la minérale pétille (ou même pas) aux franges de la thune. Demander une «carafe du robinet» avec votre assiette du jour relève désormais de l’insolence; quand on ne vous la refuse pas tout net, quand on ne vous la fait pas carrément payer, du moins vous la sert-on d’un air rarement amical, et presque jamais fraîche. «Mais c’est sur le liquide qu’on gagne, à peine, notre vie, alors que l’assiette est servie quasi à prix coûtant!» m’expliquait un patron, la main sur le cœur. «Déjà que le 0,5 pour mille nous fait un tort terrible, le franc fort, les kebabs, tout, alors quoi, vous voulez notre mort?»

Soit. Va donc pour huit ou neuf francs de liquide pour sauver le solide, mais si c’est pour le sauver vraiment! Car franchement, suis-je sujet à des hallucinations boulimicoïdes, ou est-ce que le plat du jour ne mérite pas de mieux en mieux son appellation de menu? Une radinerie sournoise ne se répand-elle pas dans les cuisines, comptant, coupant, ratatinant le substantif? Voyez ces étroites coupelles de crudités quasi sans sauce, ces quasi transparentes lamelles de rôti, encore étirées pour couvrir l’assiette, ces patates naines qui se courent après, ces parts de gratin réduites à la fonction d’adjectifs ornementaux! Jusqu’aux frites, maintenant, jusqu’aux spaghettis, ô misère, qui nous sont avaricieusement mesurés! La râpe est en train de tuer la louche!

Enfin, est-ce trop demander, pour un travailleur en bonne santé, de n’avoir pas faim deux heures après avoir lâché vingt-sept plombs sur la table? «Mais si je mets plus, clamait le même patron, ils m’en laissent la moitié! Faut voir ce qui part à la poubelle!» Ah, les traîtres. «Et puis vous saurez que je n’ai jamais refusé un supplément. Suffit de le demander.»

Hé hé, mais quelle bonne nouvelle! Ses collègues en feraient-ils autant? Pourquoi en douter? Je propose donc la charte suivante, pour affichage immédiat: Article 1: il est interdit de ne pas finir l’assiette du jour, sous peine de surtaxe (5 francs). Dyspeptiques ou «régime» prière de le signaler à la commande. Article 2: le supplément est obligatoire et servi d’avance, avec le sourire. Qu’en dites-vous? Le «ballon» de blanc à bientôt dix balles, qui sait, n’en sera-t-il pas plus gouleyant?

Auteur: Jacques-Etienne Bovard