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9 février 2017

Regards croisés sur Yverdon

La dessinatrice Adrienne Barman et l’écrivain Blaise Hofmann nous dévoilent leurs lieux favoris d'Yverdon-les-Bains (VD), entre lac et ruelles.

Ce jour-là, le froid mordant a transformé le lac de Neuchâtel en océan de glace gris-vert.
Ce jour-là, le froid mordant a transformé le lac de Neuchâtel en océan de glace gris-vert.

La rive du lac de Neuchâtel s’est transformée en océan de glace gris-vert, piqueté de roseaux et de hérons cendrés. Au loin, Grandson se pelotonne sous l’assaut de la bise, tandis qu’à côté de nous, deux ornithologues brandissent leur appareil photo à l’imposant téléobjectif - «Oui, il y a un peu de vent, mais bon…»

Nous sommes à l’embouchure du Mujon, à Yverdon-les-Bains (VD), et le paysage est aussi spectaculaire que réfrigérant. Prêts néanmoins à affronter vents et marées, la dessinatrice Adrienne Barman et l’écrivain Blaise Hofmann ont accepté de nous dévoiler leurs lieux préférés de la ville. Tous deux ont en effet été mandatés l’automne dernier par la Bibliothèque publique et scolaire et la Fondation «La Littérature en couleurs» pour visiter, puis décrire en mots et en dessins, leurs sept lieux «coup de cœur» – soient Les 7 merveilles d’Yverdon-les-Bains, publiées alors dans La Région Hebdo.

Pour rejoindre le Mujon et son embouchure, il faut traverser le canal de la Thièle à Yverdon-les-Bains (VD).
Pour rejoindre le Mujon et son embouchure, il faut traverser le canal de la Thièle à Yverdon-les-Bains (VD).

En parallèle, de septembre à décembre 2016, divers ateliers scolaires et littéraires ont permis à plus de 500 intéressés de tous âges de décrire artistiquement «leur» Yverdon. «Le but était de rapprocher l’écriture des Yverdonnois, mais aussi de dévoiler des aspects inattendus et insoupçonnés de la ville», souligne le médiateur culturel Pierre Pittet, responsable du projet. Une grande partie des contributions est désormais disponible en ligne sur le site créé pour l’occasion – tout apport artistique supplémentaire est d’ailleurs toujours le bienvenu! -, et fera l’objet d’une exposition à la bibliothèque du 1er avril au 13 mai 2017.

Il était donc indispensable que les deux artistes invités s’instaurent dès à présent guides touristiques, pour nous entraîner à travers la ville, le temps d’une balade improvisée et échevelée…

Castors et sanglier

Première étape, donc: le Mujon et son embouchure, le long de la promenade Robert-Hainard. On y accède en partant à droite de la gare, pour traverser la Thièle, rejoindre son quai et bifurquer à droite, jusqu’à la rue de Jonction.

«Sur la rive opposée se trouve une réserve naturelle, nous explique Blaise Hofmann. Je suis venu visiter cet endroit en automne dernier en compagnie d’un garde-chasse, à la recherche de castors. Nous n’en avons pas vu, mais avons aperçu de nombreuses traces de dents sur les arbres environnants. »

Cette fois aussi, seules des traces claires sur certains troncs dévoilent le passage de ces gros rongeurs. Plus loin, un buisson embroussaillé, juste à côté de la place de jeux et son canard jaune à ressorts, prête à l’anecdote: le même garde-faune y a surpris un jour un sanglier de 78 kilos.

Au fil de l’eau

Nous revenons sur nos pas pour retrouver la Thièle, à hauteur de la place Bel-Air. A la droite du pont, un petit escalier permet de rejoindre la rivière: en été, le lieu est prisé des jeunes Yverdonnois pour des pique-niques et rendez-vous improvisés. Pierre Pittet:

Dans leurs écrits, certains ont parlé du kebab du coin, d’autres du glacier. Chacun vit son propre Yverdon au quotidien.»

Pour Adrienne Barman et Blaise Hofmann, le lieu est synonyme de vélos surgis des eaux: «Nous y avons suivi la Brigade du Lac, venue contrôler la rivière, raconte la dessinatrice. Au total, les plongeurs ont remonté 23 vélos, 25 trottinettes, des pneus de tracteur et même un solex.»

Adrienne Barman et Blaise Hofmann ont réalisé un feuilleton en sept épisodes dans la gazette locale pour présenter leurs lieux favoris à Yverdon.
Adrienne Barman et Blaise Hofmann ont réalisé un feuilleton en sept épisodes dans la gazette locale pour présenter leurs lieux favoris à Yverdon.

En face de nous, la façade des anciennes casernes dissimule maintenant tout le stock de vêtements du Musée suisse de la Mode. La grosse horloge indique l’heure exacte: 15 h 15. Il est temps de poursuivre la balade si on ne veut pas rester paralysés par le froid.

On revient au centre-ville et on s’engage dans l’étroite ruelle Lac-Milieu. Après dix pas, surprise: une véritable curiosité historique s’étend de part et d’autre du chemin. Ce sont les anciens égouts à ciel ouvert de la ville – ou «ruelles punaises», de l’ancien français «punais» qui signifiait «puant». «Je me suis mis dans la peau d’un vidangeur et ai écrit une sorte de mini nouvelle historique pour faire revivre ces ruelles, explique Blaise Hofmann.

Durant cinquante ans, ils ont voulu assainir ces ruelles mais les propriétaires refusaient de financer le nettoyage.

On a encore la correspondance de l’époque, c’est passionnant de redécouvrir toutes ces anecdotes.» - «Afin de mieux rendre l’atmosphère particulière du lieu, j’ai eu l’idée de faire un dessin en noir et blanc, de type «montée à l’alpage», comme ces poyas en papier découpé», souligne pour sa part Adrienne Barman. On sort de l’autre côté, sur la Rue du Four, pour partir à gauche puis remonter la rue Pestalozzi en direction de notre ultime lieu de découverte: le Café de la Promenade.

Le dernier jeu de quilles de la ville

A peine la porte franchie, le temps s’arrête: ici, c’est le royaume du passé, de l’ancien cagnomatic au téléphone à tourniquet. Et personne, en allant au «petit coin», n’imagine tomber sur le dernier jeu de quilles de la ville, avec sa piste à perte de vue, ses boules en bois et son vieux buffet à miroirs, plein de coupes et de trophées. «Nous avons eu la chance de pouvoir assister au match retour de la série Elite du championnat vaudois: Rail, dont l’équipe de quilleurs est composée essentiellement d’anciens cheminots, affrontait Etoile-Vallorbe», raconte Blaise Hofmann.

La ruelle Lac-Milieu, où se situaient jadis les égouts, cache des surprises.
La ruelle Lac-Milieu, où se situaient jadis les égouts, cache des surprises.

A côté de nous, un petit panneau indique discrètement que «Ceux qui boivent pour oublier sont priés de payer d’avance». Mais dans cette salle chaleureuse et accueillante, nul besoin de boire pour oublier très vite le froid mordant – voire même presque le but de notre balade… Subsiste néanmoins l’envie folle de revenir lorsque le temps sera plus clément, pour sillonner les ruelles en quête de tous les coins recensés sur le site des «7 merveilles».

Le site des «7 merveilles d’Yverdon»: www.yverdon-les-bains.ch/7merveilles

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Gregory Collavini