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24 octobre 2011

Reines de combat

Il n’y en a que deux en Suisse romande: Mirjam Rast et Esther Fantys sont cascadeuses professionnelles. Un métier à part qu’elles exercent avec féminité et humilité.

Les deux cascadeuses romandes manient aussi bien l'épée que le pistolet.

Sourires angéliques, tailles de guêpes, poids plume, élégance naturelle: qui pourrait imaginer qu’elles sont cascadeuses? Pourtant, lorsqu’elles empoignent une dague, un pistolet, une hache ou même une pelle, leurs traits se font plus durs. Dans un film comme lors d’un spectacle, elles manient l’art de l’attaque avec sang-froid. Normal, elles ont le geste sûr des professionnelles. La violence qu’elles expriment demeure maîtrisée. Rien de gratuit, chaque coup est entraîné au millimètre près. Si elles restent féminines, c’est parce qu’elles savent apprivoiser leur «sauvagerie», disent-elles.

Esther Fantys et Mirjam Rast, cascadeuses professionnelles.
Esther Fantys et Mirjam Rast, les deux seules cascadeuses professionnelles de Suisse romande.

Un combat «dans le calme et la confiance»

Esther Fantys, maman de quatre enfants, exerce la profession de cascadeuse depuis cinq ans, aux côtés de son mari et mentor, Jan, fondateur de l’Ecole lémanique d’armes anciennes (ELAA) à Lausanne. La jeune Mirjam Rast a quant à elle succombé à l’appel des joutes médiévales à 15 ans. Toutes deux ne peuvent imaginer un combat sans le respect de l’autre. «Le spectateur doit penser que l’on ne s’aime pas, alors qu’un combat doit s’entraîner dans le calme et la confiance », signale Esther Fantys. Rencontre avec deux passionnées, uniques en Suisse romande.

Mirjam Rast, 21 ans, cascadeuse, escrimeuse et comédienne

Une cascade… de cheveux roux. Un regard à la fois doux et mutin. La vingtaine étonnamment mature, Mirjam a le verbe clair lorsqu’elle évoque son travail. «Quand j’ai commencé, j’étais un vrai garçon manqué. On m’a expliqué qu’il fallait que je combatte comme une femme. J’ai moins de force qu’un homme, mais je suis assez rapide. Je dois faire avec ce que je suis.» Elle rigole lorsque les gens sont sceptiques quant à ses capacités à tenir une arme. «En même temps, je ne dois pas frimer. Il ne s’agit pas de faire l’apologie de la violence. D’ailleurs, elle me répugne. Le but reste esthétique, c’est la forme qui compte.» Elle a dû «faire son deuil» de l’espadon, une lourde épée que l’on manie à deux mains, dont l’utilisation nécessite une certaine masse corporelle. Qu’importe! Professionnelle depuis février 2010, après l’apprentissage des arts martiaux européens, de l’épée médiévale ou encore de cour, la jeune femme s’initie au pistolet, qui a un «côté boum-boum facile, mais qui reste très technique. Impossible de marcher avec le doigt sur la gâchette. Et une cartouche à blanc peut brûler.» Celle qui a «toujours eu une vie bien protégée» a étonné ses parents lorsque, à 15 ans, elle a voulu se mettre à l’escrime. Sport de combat et fille n’allaient pas de soi. «Dans notre société, les hommes sont appelés à faire face à la violence, les femmes moins. Beaucoup de filles me disent, je n’oserais jamais. Dans une cascade, je raconte une histoire. Le corps est nourri par l’émotion du personnage.»

Je rêve de prendre feu en combattant.

C’est à la suite de cours d’escrime qu’elle a appris la danse avec Esther Fantys. «Je pensais être incompatible avec cet art. On a l’image d’une danseuse classique grande et maigre. Un travail très exigeant, douloureux, qui m’a donné de la souplesse.» Pour l’instant, Mirjam n’a pas eu l’occasion de doubler une star, ce qui ne la chagrine pas. Elle préfère les spectacles. A Avenches cette année, elle a joué dans l’opéra «Rigoletto» la fille d’un comte, violée par un duc, qui perd la raison. Car elle est aussi comédienne, entre autres avec la troupe Bergamote, aux côtés de Claude-Inga Barbey. «Mon premier métier, c’est le théâtre. Il y a peu de chances que je vive uniquement des cascades en Suisse. Même si ça rend accro. J’ai de la peine à imaginer ne faire que du théâtre.» La suite? «Il n’y a pas de choses interdites ou impossibles. Je rêve de prendre feu en combattant ou d’apprendre les cascades aériennes.

Esther Fantys, 39 ans, cascadeuse, escrimeuse, cavalière, danseuse et comédienne

«Quand elle combat, une femme doit rester féminine. Sa force: allier grâce, beauté et sauvagerie.» Cascadeuse professionnelle depuis cinq ans, Esther manipule les armes, dagues, pistolets, épées, sabres, gère les chutes, maîtrise les coups de poing, s’élance sans filet sur des câbles, les mains en feu à cent mètres du sol, se jette dans le vide du haut d’une pyramide humaine. Avec aisance certes, mais parce qu’elle s’entraîne au minimum quinze heures par semaine, jusqu’à trente avant un spectacle. En plus de son travail de maman.

A-t-elle peur parfois? Pas vraiment. «En fait, j’ai l’impression d’avoir acquis des super-pouvoirs depuis que je pratique l’escrime. Mes réflexes sont plus rapides. Le corps réagit en même temps que l’esprit.» Exemple concret: quand elle voit son fils sur le point de tomber, elle le prend dans ses bras et effectue une roulade avec lui. «Je m’inquiète plus du bien-être de mes enfants que de l’éventualité de me faire mal.»

En dehors des spectacles, Esther endosse le rôle de doublure dans des films. «Sous contrat de confidentialité. Personne ne doit savoir qui je double. Je suis alors une personne de l’ombre, je n’existe pas. Un travail d’humilité, que l’on fait par amour de l’art.» A savoir: les cascades qui devraient mettre en scène des enfants sont toujours réalisées par des femmes, une histoire de physique. «On imagine toujours la cascadeuse un peu bourrue, ce qui n’est pas du tout le cas. Ma démarche doit demeurer féline. Ma musculation vient de la pratique de la danse, pas du bodybuilding.»

J'ai l'impression d'avoir acquis des super-pouvoirs.

Car avant dapprendre à dominer le couteau, Esther a d’abord porté un tutu. Mais pas tout de suite. A 15 ans, «un peu grosse», elle est poussée par sa mère dans une salle de danse classique. «Je n’en avais pas envie. Et puis un jour, en posant ma main sur la barre, j’ai entendu une valse de Chopin. Je me suis mise à pleurer, ça m’a transcendée.» La danse devient sa vie, elle prend des cours dans des écoles à Genève, à Paris. A 19 ans, elle se découvre des origines juives, part en Israël, se marie, devient «maman à plein temps». Son divorce l’amène à revenir en Suisse, où Esther obtient un MBA d’entrepreneur, tout en continuant à danser. Trop. Lors d’un french cancan endiablé le soir de Noël, elle se déchire deux ligaments. «Je voulais tout donner sur scène… Et ça s’est mal guéri.» Elle pense que sa carrière est finie. Et puis en 2005, en assistant à un spectacle médiéval, elle se dit, «l’épée, ça me parle». Son professeur d’escrime sera Jan Fantys, maître d’armes, avec qui elle est aujourd’hui mariée. Ils dirigent ensemble l’ELAA. «Il ne faut pas être une tête brûlée pour devenir cascadeuse. Si j’ai le sang-froid nécessaire pour réagir à une bagarre de rue, je dois surtout demeurer un exemple. C’est une responsabilité.»

Photographe: Fred Merz/ Rezo