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24 février 2014

Réintroduction d’animaux: un pas après l’autre

En Suisse, la prudence reste de mise lorsqu’il s’agit de réimplanter une espèce disparue: mieux vaut conserver les populations existantes et favoriser les retours naturels.

Des bouquetins se reposent sur la montagne
Bouquetins

Cistude d’Europe, gypaète barbu, lynx, loutre, cigogne blanche… Les autorisations de réintroduction d’animaux disparus – à ne pas confondre avec les retours naturels comme ceux de l’ours, du loup ou du cormoran – sont délivrées au compte-gouttes dans notre pays. «C’est la solution de dernier recours, la priorité étant de protéger les espèces et les habitats existants, et de faciliter les recolonisations spontanées», précise le biologiste Sylvain Ursenbacher, collaborateur au Centre de coordination pour la protection des amphibiens et des reptiles de Suisse (karch).

Cheffe de la section Espèces et Habitats de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), Sarah Pearson partage cet avis:

La Confédération applique une politique assez restrictive en la matière. On a en effet déjà beaucoup à faire avec les populations menacées, alors on ne va pas encore favoriser leur disparition en mettant du temps, de l’argent et de l’énergie dans des projets de réintroduction.»

Aujourd’hui, près de 40% des mammifères et des oiseaux ainsi que 75% des reptiles et des amphibiens vivant sur sol helvétique figurent sur une liste rouge. Parce qu’ils sont considérés comme étant vulnérables, en danger ou au bord de l’extinction. C’est dire si la situation est préoccupante! « Les réintroductions, qui restent réjouissantes bien sûr mais donnent l’idée fausse que la nature peut être «réparée», représentent finalement une part infime de la perte de biodiversité que nous connaissons», souligne Nicolas Wüthrich, responsable de l’information chez Pro Natura .

Prudente pour les uns, frileuse pour les autres, la Suisse ne donne ainsi qu’exceptionnellement son feu vert à la réimplantation d’une espèce autrefois indigène. Prochains candidats probables à la réintroduction: le balbuzard et le bison d’Europe!

Réintroductions en série

Castor

Castor. (Photo:Biosphoto, Fabien Bruggmann)

Définitivement liquidé il y a environ deux cents ans, ce rongeur n’a osé remontrer sa truffe en Suisse qu’en 1958 à l’occasion d’un premier lâcher officiel – il y en aura d’autres par la suite! – dans le canton de Genève. Actuellement, près de 2000 individus batifoleraient dans nos cours d’eau. La réalité s’avère malheureusement moins réjouissante que ne le laisse supposer ce chiffre, puisque les différentes populations de castors demeurent réduites et isolées les unes des autres. En fait, cette espèce souffre toujours cruellement d’un manque de rivières naturelles!

Bouquetin

Bouquetin. (Photo: Laurent de Senarclens)

Cible des chasseurs, ce bel animal avait disparu de presque tout l’arc alpin à la fin du XIXe siècle. Seule une petite colonie survivait en Italie, dans la région du Grand Paradis. Notre pays s’était alors procuré à grands frais des cabris volés dans ce secteur par des braconniers peu scrupuleux. Après avoir été élevés dans des parcs animaliers, ces derniers ont été remis en liberté avec succès sur un alpage saint-gallois. C’était en 1911. D’autres lâchers ont suivi, notamment dans le Parc national. Aujourd’hui, quelque 15 000 bouquetins s’ébattent sur nos monts et nos montagnes.

Gypaète barbu

Gypaète barbu. (Photo: Keystone)

Victime de la superstition de nos ancêtres qui ne voyaient en lui qu’un oiseau de malheur à abattre, ce rapace a été dégommé jusqu’au dernier. Il a fallu attendre de longues années pour que l’idée de le réintroduire devienne réalité. En 1986, quatre premiers jeunes prenaient leur envol dans le ciel helvétique. Cent trente autres suivront leur exemple, dont un sera descendu par un chasseur qui disait l’avoir confondu avec un… aigle. Le gypaète a mis du temps avant de se poser durablement dans nos Alpes, mais maintenant il semble bien que ça plane à nouveau pour lui!

Cerf élaphe

Cerf élaphe. (Photo: Keystone)

Ce grand mammifère ruminant a cessé de bramer dans notre pays au XIXe siècle. La faute aux chasseurs et à la déforestation. Sa réintroduction n’est pas très bien documentée. Il semble que ce sont des disciples de Saint-Hubert, sans doute pour expier leurs crimes ou alors pour se donner bonne conscience, qui ont procédé à plusieurs lâchers. La population suisse de cerfs élaphes ou cerfs rouges a ensuite crû tranquillement et s’est multipliée. Au point de compter désormais près de 30 000 individus qui gambadent aussi bien dans les bois alpins que dans les forêts jurassiennes.

Cigogne blanche

Cigogne blanche. (Photo: Keystone)

Cet échassier ne faisait plus que passer chez nous. Il ne nichait plus et n’était donc plus considéré comme une espèce résidente en Suisse. Des lâchers d’individus élevés en captivité ont eu lieu dès les années 50 dans l’espoir que cet oiseau refasse son nid en Suisse. Un coup de pouce bienvenu selon les protecteurs de la nature, mais peut-être pas suffisant… Car c’est toujours la disponibilité des habitats adaptés et de nourriture en quantité et qualité suffisantes qui déterminent si une espèce peut se réinstaller ou non. Or, dans le cas de la cigogne, beaucoup d’interrogations demeurent.

Cistude d'Europe

Cistude d'Europe. (Photo: Keystone)

Le statut de cette tortue a suscité de vifs débats, la question étant de savoir si elle était indigène ou pas. Finalement, les autorités ont tranché : ce reptile européen a droit à un passeport suisse et au statut peu envié d’animal très menacé! Il a donc été décidé de renforcer sa population (une réserve genevoise abritait encore une colonie de quelque 180 individus issus de lâchers sauvages) via la réintroduction de spécimens dans les cantons de Genève et Neuchâtel. Les premières remises à l’eau datent de 2010 et il est donc trop tôt pour en tirer un bilan.

Loutre

Loutre. (Photo: Keystone)

Trop grand amateur de poissons selon les pêcheurs, ce mustélidé a été victime d’une campagne d’extermination avalisée par le Conseil fédéral en 1888! Dans les années 50, il est réhabilité et même dûment protégé. Mais c’est trop tard puisqu’il a totalement disparu de nos contrées dans l’intervalle. Des amis de la loutre tentent de la réintroduire dans les années 70, mais les individus relâchés ne survivent pas à l’expérience. Le manque de poissons et la pollution de nos cours d’eau seraient à l’origine de ce cruel échec. Depuis, ce projet de réhabilitation est en veilleuse…

Lynx

Lynx. (Photo: Keystone)

Encore un animal effacé de la carte nationale au cours du XIXe siècle! Sous l’impulsion notamment des forestiers qui voyaient là un moyen de réduire les dégâts causés à la forêt par le gibier (les grands prédateurs régulent les populations d’ongulés), un programme de réintroduction a été lancé par la Confédération. Les premiers lynx ont été remis en liberté en 1971. Aujourd’hui, ils sont quelque 150 à hanter nos sous-bois alpins et jurassiens. Mais leur survie à long terme n’est pas garantie, les accidents de la route et le braconnage mettant encore certains groupes en danger.

Sources: Pro Natura et Centre de coordination pour la protection des amphibiens et des reptiles de Suisse (karch)

© Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Laurent de Senarclens