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19 octobre 2015

République de la cuite hypocrite

C’est peut-être le plus vieux gag du web: -Comment Lindsay Lohan fait-elle pour reste sobre?

Pub pour l'alcool sur un trottoir de Brooklyn. Mais la consommation dans le rue est interdite.
Pub pour l'alcool sur un trottoir de Brooklyn. Mais la consommation dans le rue est interdite.

-Elle boit sa Vodka dans des bouteilles en PET. Au-delà de cette tragi-comique addiction, la technique de la jeune reine des tabloïds pour cacher sa consommation excessive dit à peu près tout du rapport de l’Amérique à l’alcool: hypocrite.

C’est en voulant emmener un copain, l’autre soir, dans un vieux bar de l’époque de la prohibition, à East Village, le P.D.T. (Please don’t tell), dont il ne faut parler à personne mais qui figure évidemment dans tous les guides touristiques, que tout ça m’est revenu.

Entre 1919 et 1933, lorsque l’importation, la production et la vente de boissons alcoolisées étaient interdites dans trente-deux Etats, on se réunissait dans ces établissements Speakeasy pour se mettre une mine, get smashed en anglais.

Oh, les choses ont changé. On peut désormais boire des chardonnays à 22$ le ballon dans n’importe quel bar de Midtown. Et les microbrasseries n’ont jamais été aussi en vogue. L’Etat de New York en compte 181. La Californie plus de 400.

En gros: beaucoup à boire et cher la mine.

Mais les résidus de la prohibition sautent aux yeux dans la rue… où l’alcool est interdit. Comment concevoir un pique-nique à Prospect Park sans un rouge toscan? Comment imaginer une soirée entre copains sur les stoops (les fameux perrons) de Brooklyn sans une Coor Light ou une Brooklyn Lager? Eh bien, en emballant le diable dans un papier - comme des clodos de série B.

Buvez une pinte, un gallon, un camion-citerne si ça vous chante, pourvu que ça ne se voie pas.

Le web regorge de techniques plus ou moins loufoques pour s’accommoder de cette bizarrerie, genre 18 sneaky way to drink booze in public. Des plus sommaires - verser son vin rouge dans un gobelet Starbucks: on dirait du café noir - aux plus excentriques comme le Lolo Lids, inventé par une victime de cette loi - une canette de bière avec embout spécial dissimulable dans une mug de café. Les plus téméraires peuvent aussi verser du rhum dans leur smoothie…

Dans un délicieux article du New York Times pointant du doigt cette tartuferie, (Savoring the Illicit Thrill of a Glass of Something, Outside, article en anglais), un habitant du quartier de Prospect Heights, pincé en flagrant délit, résumait ainsi l’étendue du paradoxe américain: «Ces lois veulent nous chasser vers des espaces privés où la plupart d’entre nous ne peuvent financièrement pas se permettre de consommer.»

En 2012, alors que le NYPD (ndlr: la police de New York) enregistrait un record de 124 498 dénonciations judiciaires pour consommation d’alcool en public, un juge de Brooklyn, Noach Dear, en a eu assez et a signalé dans une décision écrite que, dans sa juridiction, désormais, un simple constat olfactif ne suffirait plus, la police devrait apporter la preuve scientifique de l’alcool consommé.

J’en viens, enfin, à l’actu de la semaine. Le Sénat américain va voter un projet de loi pour que la Poste, sérieusement endettée, puisse faire des envois de bière, de vin et d’alcools distillés (comme ses concurrents privés FedEX et UPS). Au diable la morale quand c’est pour combler des milliards de dollars de déficit.

Une bonne nouvelle pour Lindsay qui va pouvoir «rester sobre» tout en soutenant le service public.

© Migros Magazine: Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez