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9 septembre 2013

Reto Stöcklin transforme le venin en médicaments

A Genève, le biochimiste Reto Stöcklin a créé un laboratoire devenu un des leaders mondiaux dans l’utilisation pharmaceutique des poisons.

Reto Stöcklin, fondateur d’un laboratoire spécialisé dans l’utilisation pharmaceutique des venins
Reto Stöcklin, fondateur d’un laboratoire spécialisé dans l’utilisation pharmaceutique des venins: «Notre laboratoire a rassemblé 500 000 références.»

Il existe 200 000 espèces d’animaux venimeux sur terre. De nombreux serpents, bien sûr, mais aussi des lézards, des fourmis, des guêpes, des méduses, des poissons ou des mollusques à coquillage. Bref, sur terre comme dans l’eau ou les cieux, les objets de recherche ne manquent pas à Reto Stöcklin. Mais si ce docteur en biochimie a fait du venin la matière première d’une série de petites entreprises et autres start-up, c’est avant tout la passion qui l’anime.

Un cône en train de se préparer à chasser.
Un cône en train de se préparer à chasser.

Elle est née à la fin des années 80. Avec des copains, il part en Egypte, et passe une partie du séjour à observer la faune locale, notamment les serpents. En association avec certains membres du périple, il créera d’ailleurs le vivarium de Meyrin.

De retour en Suisse, il commence à analyser les échantillons, après que Robin Offord, directeur du laboratoire genevois de biochimie médicale, lui a donné l’autorisation d’utiliser le spectromètre de masse pour autre chose que pour l’insuline qu’il ausculte dans le cadre de sa thèse. «Cela m’a permis de découvrir la structure complexe des molécules de venin avec des dizaines de fonctionnements différents.» Le jeune chercheur, Genevois d’origine bâloise, se penche sur la richesse biochimique passionnante de ce liquide dont une petite goutte peut se montrer si dévastatrice grâce à des millions d’années d’évolution.

Chaque venin contient plusieurs centaines de molécules très puissantes s’attaquant chacune à un type de récepteur bien particulier. Je me suis aussitôt dit qu’une telle puissance destructrice devait pouvoir être employée pour produire des bienfaits à la même échelle.

Le dard d'un cône
Le dard d'un cône

Reto Stöcklin n’est pas tout à fait le premier à montrer un tel intérêt. Beaucoup de recherches démarrent déjà dans les années 60, au Brésil ou en France du côté de l’Institut Pasteur, mais aussi en Allemagne, en Australie ou aux Etats-Unis. Certains médicaments célèbres sont déjà concoctés à partir de ce type de molécule. Ainsi le Captopril, l’un des leaders de la lutte contre l’hypertension. «Il provient d’une molécule du venin d’un serpent découvert au milieu des années 60. Dix ans plus tard, des chercheurs avaient compris le fonctionnement de ces «peptides» et étaient parvenus à les modifier pour en faire une plus petite molécule et un usage médicamenteux.»

Cette question de taille reste en effet l’un des écueils du recours massif aux différentes molécules des venins. Trop grosses pour être ingérées par voie orale, il faut souvent trouver moyen de réduire leur taille, ou de les administrer par injection, ce qui est moins pratique. «D’où une certaine frilosité des pharmas à se lancer, en raison des coûts de développement très importants.»

Sa thèse en poche, il crée son laboratoire

En 1991, il s’envole du côté de Singapour où se déroule ce qui sera son premier congrès de la Société internationale de toxinologie (IST). «Entre 500 et 1000 membres avec une ambiance très familiale: j’ai tout de suite été très bien accueilli.» Un peu plus tard, sa thèse en poche, l’industrie lui fait les yeux doux.

Opération de retrait de venin d'un cône. Cette opération s'appelle le milking.
Opération de retrait de venin d'un cône. Cette opération s'appelle le milking.

Mais le désir d’indépendance est trop fort: grâce à l’aide de ses parents, et l’accès rendu possible par l’Université de Genève et les Hôpitaux universitaires genevois à «des instruments de mesure très complexes et onéreux» deux demi- journées par semaine, il se lance début 1995 dans la création de son laboratoire. Avec trois buts en tête: d’abord, l’analyse d’échantillons via le spectromètre et la bio-informatique. A moyen terme, des analyses pour le dosage de molécules en voie de développement clinique. «Et, in fine, la découverte de nouveaux principes actifs dans ces venins, à l’intention de l’industrie pharmaceutique, mais aussi l’alimentaire ou la cosmétique.»

A temps perdu, la jeune société se consacre à l’élaboration de bases de données et d’outils de bio-informatique. En fait, le premier coup d’éclat d’Atheris – qui, naturellement, porte le nom d’un serpent venimeux africain – sera la mise à disposition sur CD-Rom de la première base de données concernant les animaux vénéneux et leurs venins. «C’était en 1997. Nous avions regroupé 60 000 références et 800 toxines, ce qui était déjà unique. Aujourd’hui, nous tournons autour de 500 000 références pour plus de 25 000 toxines», explique Reto Stöcklin. Qui relève d’ailleurs que le laboratoire continue à développer en parallèle ces quatre activités, alors qu’il songeait à une inévitable spécialisation.

Biochimistes, biologistes, chimistes, pharmaciens, bio-informaticiens: la petite équipe d’Atheris compte désormais une quinzaine de collaborateurs réunis dans ce corps de ferme d’un petit village près de Plan-les-Ouates, ambiance bucolique environnante et cake dans la cuisine où les en-cas sont souvent pris en commun. «Je tiens beaucoup à conserver une ambiance quasi familiale, plus agréable mais aussi propice à une nécessaire créativité.»

Un anti-rides à base de venin d’escargot...

Une fois de nouvelles molécules trouvées, les licences sont soit cédées à de grandes entreprises, soit sont l’occasion de créer une nouvelle «entité juridique» pour leur développement. Reto Stöcklin est ainsi impliqué dans la création de six start-up dans lesquelles il tente de demeurer actif. «Il y a par exemple Activen SA à Lausanne, qui développe des principes actifs pour la cosmétique, avec notamment un anti-rides à base de… venin d’escargot», sourit notre serial entrepreneur, qui reconnaît être un peu passé du statut de scientifique à celui de manager, souvent entre deux avions.

Un cône dépose des poches d'oeufs. (Photo: Xavier Sprungli/Toxinomics Foundation 2013)
Un cône dépose des poches d'oeufs. (Photo: Xavier Sprungli/Toxinomics Foundation 2013)

«Nous avons des clients en Suisse, mais aussi dans le monde entier. Etats-Unis bien sûr, mais également Australie, Allemagne, Brésil, Canada, Suède, Danemark, France, Grande-Bretagne ou Israël. Bref, partout où la biotech est bien développée.» Des responsabilités qui lui permettent de rencontrer nombre de chercheurs et décideurs «passionnants, avec lesquels j’ai tissé un véritable réseau. Je me réjouis toujours de revoir l’un ou l’autre quand je voyage.»

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Alban Kakulya