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1 février 2016

«En Suisse, réussir sa vie familiale reste prioritaire»

Pour Eric Widmer, docteur en sociologie à l’Université de Genève et spécialiste des interactions familiales, pas de doute: si les attentes envers la vie de couple et de famille n’ont jamais été aussi élevées, les déceptions non plus.

Eric Widmer en train de tenir un découpage multiple de personnages qui sera coupé ensuite.
Les familles sont constituées de liens qui se font, et parfois se défont…

Peut-on donner une définition unique de la famille suisse?

L’une des caractéristiques de la famille helvétique actuelle est précisément qu’elle se conjugue au pluriel. La réalité de la famille nucléaire, soit un couple hétérosexuel marié, avec des enfants légitimes, existe toujours. Mais elle a été rejointe par de nombreuses autres configurations.

Par exemple?

Les familles qui n’ont pas d’enfants. Ou le nombre considérable de personnes qui ne s’installent pas dans une relation stable de longue durée. Et les familles recomposées. Avec le vieillissement de la population, beaucoup de gens restent seuls en ménage. Ce qui ne les empêche pas d’avoir une famille, mais qui n’habite pas sous le même toit. Bref il y a une énorme diversité de formes familiales.

Un couple sans enfants, c’est aussi une famille?

Pour certains chercheurs, la famille apparaît en effet avec le premier enfant. Ce n’est pas mon avis. Beaucoup de personnes disent avoir une famille et qui n’est pas leurs parents. Ils évoquent leurs frères et sœurs, voire des amis de longue date.

La politique familiale en Suisse vous semble-t-elle tenir compte de cette multiplicité de nouvelles réalités familiales?

La politique a toujours quinze ou vingt ans de retard. C’est visible avec le droit du divorce, qui a fini par prendre en compte la réalité déjà ancienne du divorce par consentement mutuel. On le voit également dans tout ce qui concerne les rapports de genre, puisque la Suisse est quand même l’un des rares pays européens à ne pas avoir de congé paternité. Le droit de la famille apparaît comme en constante rénovation, sans trop que l’on perçoive une réelle direction.

Quelle est la vraie place du modèle familial dans la société suisse?

Centrale. Lorsque l’on demande aux personnes dans notre pays ce qui est le plus important pour réussir sa vie, la famille arrive invariablement en première place. Avant la réussite professionnelle, notamment. Les relations de couple et celle aux enfants apparaissent comme essentielles. Loin de perdre son importance, la famille reste et se renforce comme moyen de plénitude existentielle. A mon avis, il y a d’ailleurs là une sorte de paradoxe, parce que ces attentes très élevées fragilisent en quelque sorte ce modèle de réussite.

C’est-à-dire?

Les attentes à l’égard du couple et de la famille sont devenues tellement importantes que

le niveau d’insatisfaction et d’interrogation que la famille génère est certainement plus important qu’à une époque où la famille allait en quelque sorte de soi.

Où l’on ne se posait pas autant de questions sur sa validité, sur sa durée. Pour le dire autrement: le développement personnel est devenu cardinal comme valeur sociale. Et le couple comme la famille y occupent une place prépondérante. Du coup, la pérennité de la famille est remise en question.

La famille comme absolu du développement de soi: cela n’interroge-t-il pas l’image d’une Suisse laborieuse dotée d’un fort engagement pour la collectivité?

Il ne faut pas oublier que les Suisses sont les champions des vacances à l’étranger ou de la consommation tous azimuts. Nous sommes aussi dans un pays où le taux de divorce tutoie les sommets, où le taux de fécondité est relativement faible, où paradoxalement les femme sont moins actives qu’ailleurs, où les enfants continuent à naître dans le mariage, ce qui n’est pas forcément le cas de nos voisins. La Suisse est multiple, complexe. Nous ne sommes plus dans un modèle cloisonné où l’homme doit réussir professionnellement et la femme rester à la maison pour s’occuper des enfants. L’idée de développement de soi passe autant, si ce n’est davantage, par la famille que par le travail.

Mais les gens ont-ils les moyens d’aboutir à cette plénitude? Encourage-t-on suffisamment la création d’une famille?

La famille a changé dans ses objectifs. Elle recueille les attentes les plus grandes. Mais ces dernières ne sont pas unilatéralement tournées vers le développement de soi. Les études montrent que pour une partie de la population, la famille doit avant tout représenter le lieu de la sécurité, de l’entraide, de la tradition, de l’éducation centrale des enfants avec transmission de valeurs. Comme un refuge face aux menaces et à la complexité du monde vécue comme déstabilisante. Bien sûr, cela se retrouve particulièrement dans les milieux populaires où les questions d’argent se font sentir. Tout se passe alors comme si la famille représentait un moyen de montrer sa réussite sociale. D’où la recrudescence des grandes cérémonies de mariage. Le mariage pour la vie est remis en question, pas du tout le mariage comme institution. C’est aussi pour cela que l’on se marie et que l’on fait des enfants plus tard, après avoir trouvé une certaine assise professionnelle. Après, aussi, avoir testé le couple. Alors que, dans les années 1960, le couple se testait une fois la bague au doigt passée. Tout a lieu comme si la famille était devenue un signe supplémentaire de réussite en complément de la réussite professionnelle.

La vie familiale n’est-elle pas devenue très compliquée?

Oui, même si, au XIXe siècle, vous retrouviez un mariage assez tardif, dépendant aussi de la situation économique du couple.

Je songeais aussi au difficile équilibre actuel entre vie privée et vie professionnelle qui se complexifie encore lorsque l’on crée une famille...

Bien sûr. Aujourd’hui, on ne travaille souvent plus à l’endroit où l’on vit avec les membres de sa famille. Ce qui a des avantages, puisque cela nous rend plus autonomes. D’un autre côté, l’organisation du temps est devenue effectivement plus compliquée. Reste que l’on peut avoir des surprises. Nous avons réalisé une étude sur la manière dont les familles passaient leurs samedis. Et l’on s’est aperçu que la plus grande partie de la journée se déroulait en solitaire, voire en couple, mais pas en famille. Le temps familial correspondait à la portion congrue, ce qui nous a surpris puisque les gens se plaignent du manque de temps disponible pour la famille. Mais évidemment, nous avons de nos jours de multiples activités qui rentrent en compétition avec ce temps familial.

Les familles suisses paraissent-elles heureuses?

En tout cas, les gens répondent qu’ils sont très satisfaits de leur vie de couple et de famille. Ce qui ne les empêche pas de divorcer dans les taux que l’on connaît (en 2014, ce taux s’élevait en Suisse à 40,9% selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), ndlr). On remarque également que le niveau d’insatisfaction des femmes est plus élevé que celui des hommes.

Pourquoi, selon vous?

Sans doute parce qu’elles sont plus centrées sur la vie de couple et de famille. Ce qui génère plus de frustration que les hommes, qui s’investissent aussi ailleurs.

En Suisse, la famille est-elle non seulement protégée, mais également valorisée, comme l’aimerait par exemple l’association Pro Familia?

Oui, je pense. Comme un bien privé essentiellement sous la responsabilité des individus. Concrètement, quand on regarde ce qui est fait en matière de congé parental, d’aménagement du temps de travail, de politique de la petite enfance, de politique plus égalitaire envers les formes de familles alternatives, il n’y a pas grand-chose.

Car même si chacun s’accorde à vouloir davantage de protection législative ou d’aide publique, on n’a pas trop envie que l’Etat mette son nez dans la vie familiale que l’on s’est arrangée.

Les sociologues ont appelé ce phénomène de la volonté d’avoir un petit monde à soi en laissant le plus loin possible les institutions la «privatisation de la famille». Naturellement, si les institutions paient davantage, elles vont aussi intensifier les contrôles. L’un ne va pas sans l’autre.

Par volonté de maintien de ce modèle très traditionnel dont on a parlé?

Pas forcément. Plutôt parce que l’on ne veut pas trop dépenser d’argent pour ces questions. Et parce que justement on considère que les questions familiales restent du ressort des personnes elles-mêmes. Mais il est vrai que la politique familiale touche tellement de domaines que l’on ne sait pas trop par où commencer. Par contre, la grande majorité des Suisses continue de valoriser une famille comme vivant sous un même toit, avec un couple fidèle sexuellement et ayant des enfants. Ce que font les personnes dans les pratiques familiales, c’est autre chose. La migration reconfigure les familles à travers les frontières, le plein emploi se termine, le couple homosexuel est bien mieux accepté, il n’y a plus de mariage pour la vie: tout cela ne mène pas à la liberté de faire comme l’on veut, mais à la difficile gestion de contraintes face auxquelles chacun fait comme il peut. D’autant plus que l’Etat intervient relativement peu, tant normativement que du point de vue du soutien. La période bénie des années 1960 constitue plutôt l’exception: la famille, ça a toujours été compliqué.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre/lundi13