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27 juillet 2015

Rhin à déclarer

Le fleuve, issu des hauteurs grisonnes, est d’une importance capitale pour les échanges commerciaux internationaux et est exempt de taxes de navigation. Bâle abrite aussi le port d'attache officiel de la méconnue flotte suisse de haute mer.

Le chaland Deo Gratias dans un bassin du port de Bâle et en arrière-plan, un des silos de Rhenus AG
Le «Deo Gratias» en attente dans le bassin n° I, qui a été construit en 1922 déjà.

«En suivant le sens du courant, en une cinquantaine d’heures, vous y êtes!», nous assure le capitaine Zeldenrust, en escale à Bâle. Le grand large, ou du moins le port de Rotterdam, au seuil de la mer du Nord, vers lequel il va bientôt remettre le cap, en devient presque palpable.

Mais en attendant, nous sommes encore à quai, dans le bassin n° I du port de Bâle, sur le Deo Gratias. Ce chaland multifonctionnel pouvant transporter jusqu’à 5600 tonnes charge sa panse tout aussi bien de conteneurs colorés que de bobines industrielles de fer, d’amas de gravier ou de maïs, au gré des commandes décrochées.

Un petit air international se dégage d’emblée à l’orée du «Dreiländereck» , littéralement le «triangle des trois frontières» , où les berges françaises, allemandes et suisses du Rhin se côtoient. Il est accentué par un va-et-vient incessant de marchandises des plus diverses en transit, saisies par les crochets de hautes grues, passant des navires aux wagons de trains, aux camions ou aux hangars, et vice versa, dans un ballet de mastodontes chorégraphié d’une souveraine précision.

Piet et Jozua posent dans la cabine de pilotage, Piet regardant au loin avec des jumelles.
Les Zeldenrust sont marins de père en fils depuis plusieurs générations.

Un long fleuve mercantile

Près de deux tiers du transport fluvial en Europe (soit 332 millions de tonnes) ont été transportés entre la Suisse et la mer du Nord en 2013, et font du Rhin, qui traverse après Bâle une des zones les plus densément peuplées d’Europe occidentale, un axe d’échange vital, bien loin devant le Danube et l’Elbe. Les plans d’élargissement du port de Bâle, en réaction à l’agrandissement de celui de Rotterdam, confirment la tendance du transport combiné des marchandises où la voie fluviale, réputée sûre et des plus rentables, joue un rôle majeur.

Un bateau d’entretien du port de Bâle récupère les huiles de moteur usagées.
Un petit bateau d’entretien, fourni par le port, récupère les huiles de moteur usagées.

Notre pays, dont les exportations contribuent au tiers du produit intérieur brut, est très concerné par ce fret via la plaque tournante rhénane. Claudia Bracher, porte-parole de Rhenus, une entreprise qui gère la logistique du port depuis plus d’un siècle, souligne aussi que

17% des marchandises importées en Suisse y transitent,

ainsi que plus de 25% de nos besoins en huiles minérales. Pour les céréales, il s’agit même de la quasi-totalité.»

Avec de tels volumes, on peut aisément imaginer qu’il faut parfois emmagasiner la marchandise dans divers silos, avant qu’elle ne puisse être distribuée plus loin, et le port comporte une importante infrastructure de lieux de stockage. Comme une partie du silo dit de Bernoulli, le premier à avoir été construit au port de Bâle (lire encadré), et qui renferme une partie des réserves de 100 000 tonnes de céréales devant être à disposition en cas de crise ou de catastrophe, permettant une autonomie d’environ quatre mois.

Déchargement des bobines de câbles de fer.
Ces câbles de fer importés des Etats-Unis ont transité par Rotterdam. Les bobines, destinées à l’industrie automobile italienne, continueront leur chemin par le rail.

Une flotte au modèle particulier

Ce souci d’approvisionnement, inscrit dans la Constitution, est également à l’origine de notre flotte. Au début de la Seconde Guerre mondiale, suite au blocage à Malte par l’Italie des cargos grecs que la Suisse avait affrétés, le Conseil fédéral vote en urgence la création d’une flotte battant pavillon suisse, ce qui sera officialisé en 1951.

Elle compte parmi les plus jeunes au monde,

les navires n’ayant en moyenne qu’un peu plus de six ans, relève Yves Suter, juriste auprès de l’Office suisse de la navigation maritime (OSNEM), sis au coude du Rhin, à Bâle.

«Actuellement, nous avons 47 navires répartis sur les hautes mers du globe.» Notre flotte, à vocation marchande, est en mains privées, mais bénéficie de conditions cadres spéciales en étant subventionnée indirectement par les garanties de prêt accordées par la Confédération. En échange, les navires peuvent être mis à la disposition de cette dernière en cas de nécessité.

Jozua en train de faire une manœuvre depuis le poste de commandes.
Bien que l’apport de la technique facilite la tâche, Jozua reste toujours très concentré lors de manœuvres délicates.

Marins pour toujours

Chez les Zeldenrust – au nom prémonitoire, car, traduit littéralement du néerlandais, il signifie «rarement en repos» –, on ne prend pas le terme d’entreprise familiale à la légère, et

travailler ensemble est un privilège».

Piet accompagné par sa femme Ina, navigue en alternance avec son fils Jozua au rythme de six heures chacun. Ses trois autres fils sont aussi capitaines. «Le passage de la Lorelei, vers Saint-Goarshausen, en Allemagne, reste difficile, mais sinon,

j’aime beaucoup naviguer sur le Rhin,

confie Piet. Il m’est arrivé d’avoir des mandats sur le Danube. Il faut franchir une centaine d’écluses larges de 12 m, alors que mon bateau mesure 11 m 45, c’est très éprouvant

» Jozua a embarqué avec Santina, elle-même née dans une famille de marins, et leurs cinq enfants, dont les plus âgés vont être scolarisés à la rentrée. «Avant, les enfants étaient placés en internat et les périodes de séparation étaient longues, car les parents naviguaient longtemps, se souvient Santina.»

La famille pose en file par ordre de grandeur sur le pont du Deo Gratias.
Il y a quelques années, la famille s’est élargie avec l’adoption d’un garçon d’origine philippine.

Depuis dix ans, les Zeldenrust disposent d’une maison en Frise (NL): «Je vais m'y installer avec les enfants.

Nos maris alternent quatorze jours de bateau et quatorze jours à terre,

c’est bien pour toute la famille.» Mais pas d’amarrage permanent en vue, il semble que l’appel magnétique de la mer du Nord se fasse ressentir tôt ou tard: «Nous nous attendons à une prochaine génération de capitaines», dit-elle en allaitant le dernier-né avec un sourire rayonnant.

Texte © Migros Magazine – Manuela Vonwiller

Auteur: Manuela Vonwiller

Photographe: Kostas Maros