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5 octobre 2015

«La musique contemporaine ne doit plus faire peur»

Tournant le dos aux créations trop dissonantes, le compositeur vaudois Richard Dubugnon invite les mélomanes à renouveler le plaisir de l’écoute. Son «Caprice pour orchestre», une commande des Migros-Pour-cent-culturel-Classics, est à découvrir à Genève.

Richard Dubugnon pose à côté de son piano
Une évidence pour le compositeur vaudois Richard Dubugnon: «les gens développent le goût, pourquoi ne pas faire de même avec l’ouïe?

Richard Dubugnon, comment devient-on compositeur?

Il y a en moi depuis l’enfance un besoin de créer des dessins, de la musique ou des jeux. Autant de choses que l’on peut partager et qui procurent du plaisir. Cette notion de jeu est d’ailleurs très importante, car il ne faut pas oublier que l’on joue de la musique.

Malgré tout, vous n’avez commencé le conservatoire qu’à 20 ans. Pourquoi si tard?

J’avais peur de la précarité financière. Je viens d’une famille d’artistes et suis conscient que la vie d’un musicien ou d’un romancier peut être difficile.

Quel a été le déclic qui vous a permis de franchir le pas?

Le besoin de faire une carrière créative était trop fort. Je savais au fond de moi que si je ne prenais pas cette voie, j’allais dépérir. Des cours optionnels d’harmonie à l’Université de Montpellier, où j’étudiais l’histoire, ont fini de me convaincre.

Au conservatoire, vous avez aussi étudié la contrebasse. Pourquoi cet instrument?

Pour beaucoup de raisons. Il s’agit tout d’abord d’un instrument passe-partout, que l’on retrouve aussi bien dans la musique classique que le jazz. Ensuite, la contrebasse est à la base de tout édifice musical, et son répertoire est relativement peu développé. On peut donc encore écrire beaucoup de choses pour elle. Enfin, je voulais jouer d’un instrument d’orchestre. Durant mes onze années passées à l’Orchestre de l’Opéra de Paris, j’ai beaucoup appris, de l’intérieur, sur le fonctionnement d’une phalange. Bien évidemment, pour composer, je me mets au piano.

Justement, comment composez-vous?

Je commence tout d’abord par élaborer le plan général de l’œuvre. Comme un romancier, je définis mes personnages, mes thèmes musicaux que je jette sur de grandes feuilles de papier. J’analyse ensuite plusieurs possibilités d’évolution de l’œuvre en pensant à la force narrative.

Pour moi, la musique doit raconter une histoire. Puis, comme un cuisinier, j’ajoute des épices.

Le stress de la feuille blanche, vous connaissez?

Je n’ai pas le temps de me le permettre. Avec les droits d’auteur, la composition est mon unique source de revenus, et j’ai une famille à faire vivre. Avec le temps, j’ai appris à créer n’importe où. Avant je devais m’isoler. Maintenant, je peux développer mes idées dans un train ou un avion, ou quand mes filles jouent à côté de moi.

Vous parlez de revenus. En tant que compositeur, peut-on vraiment vivre de sa musique?

Oui, j’en vis de mieux en mieux, même si je ne peux m’acheter la maison dont je rêve au bord du Léman (rires). Aujourd’hui, des solistes ou des chefs d’orchestre très connus me demandent des œuvres. Je peux choisir ce que j’ai envie de faire. Cette liberté est le plus grand des privilèges.

Les Migros-Pour-cent-culturel-Classics vous ont passé commande d’une œuvre. A quoi doivent s’attendre les mélomanes?

Il s’agit d’un caprice pour orchestre, une pièce courte, extravertie, drôle et virtuose. Un peu comme l’a fait Paganini pour le violon, j’ai travaillé ici un thème «idée fixe», facilement reconnaissable, que je décline à l’envi. L’idée est de pousser la virtuosité de la phalange à son maximum. Ce caprice doit être le premier d’une longue série. Le deuxième, en cours d’écriture, sera présenté ce printemps en Suisse par l’Orchestre de Paris. Et le troisième sera destiné, en 2017, à l’Accademia Santa Cecilia de Rome.

Quand on pense à la musique classique contemporaine, très franchement, on s’attend souvent au pire…

Oui, car depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une certaine avant-garde élitiste a voulu imposer un style uniforme alors que nous avions d’autres futurs possibles proposés par Debussy, Scriabine, Bartók. Je ne comprends pas cette volonté de rompre avec le public et ce fanatisme dans des recherches très éloignées du Beau dans la musique. Aujourd’hui très peu de grands chefs ou de solistes internationaux défendent ce style. Heureusement, beaucoup d’autres genres cohabitent: il ne faut plus que le public ait peur de la musique contemporaine.

Comment définiriez-vous votre musique?

La musique doit bien sonner. Elle doit être accessible et mettre en valeur les instruments.

Certains trouvent que vos compositions évoquent Ravel, Debussy, Prokofiev…

C’est flatteur, mais attention ce n’est pas du plagiat. Ceux qui le pensent ont de mauvaises oreilles. Il s’agit plutôt d’un hommage à ceux qui ont nourri mon esthétique. D’ailleurs, Mozart s’est inspiré de Bach et Wagner de Mendelssohn.

Vous composez aussi pour les enfants…

Il faut expliquer aux jeunes qui seront les musiciens et les mélomanes de demain la différence entre l’art, qui est un enrichissement, et le divertissement qui relève de l’onanisme.

L’opéra et The Voice sont deux choses bien différentes.

C’est ce que vous voulez transmettre au public?

J’aimerais qu’on réapprenne à écouter la musique. Il y a des programmes culinaires à la télé, les gens développent le goût, pourquoi ne pas faire de même avec l’ouïe? Ce sens est en voie de disparition, submergé par un flot d’images. C’est pourquoi

je suis attaché au rituel du concert où on éteint son téléphone et accepte de donner deux heures de son temps.

Texte © Migros Magazine – Pierre Wuthrich

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Beat Schweizer