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18 mai 2015

De nouvelles menaces pour les rivières

Les cours d’eau suisses vont mieux, mais restent menacés. La faute aux nouvelles pollutions et au réchauffement climatique qui entraînent une autre façon de gérer les milieux aquatiques en favorisant le retour au naturel.

La Maison de la Rivière à Tolochenaz
La Maison de la Rivière a été inaugurée les 9 et 10 mai à Tolochenaz (VD) après huit ans de travaux.

Comment se portent les cours d’eau suisses? Ils sont propres, mais pas totalement limpides. Parce que si la conscience écologique a fait son lit dans les rivières ces vingt dernières années, il n’empêche que de nouvelles perturbations viennent régulièrement brouiller les ondes. A commencer par les cocktails de pesticides. Selon un communiqué de l’Eawag, Institut de recherche de l’eau à Dübendorf, sur plus de 300 substances autorisées et détectables, plus de cent ont été relevées dans des échantillons d’eau lors d’un screening minutieux. Leur concentration, pour 31 substances, dépassait la norme légale.

Jean-François Rubin est le directeur de la Maison de la Rivière photo.
Jean-François Rubin est le directeur de la Maison de la Rivière.

Aux pesticides s’ajoutent encore les micropolluants, que les moyens d’analyse plus fins permettent désormais de détecter, mais pas de traiter.

Certains produits sont redoutables, même en moindre quantité.

Ce sont des substances qui ne tuent pas forcément les poissons, mais qui les affaiblissent. Et ceux-ci deviennent du coup plus sensibles aux parasites», explique Jean-François Rubin, professeur à la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (hepia) et directeur de La Maison de la Rivière qui vient d’ouvrir ses portes à Tolochenaz (VD) (voir encadré). Résidus de médicaments ou de cosmétiques, produits phytosanitaires, autant de perturbateurs endocriniens qui échappent aux filtres des quelque 800 stations d’épuration suisses, équipées pour éliminer azote et phosphore, mais pas ces nouveaux micropolluants.

Moins de menaces qu’il y a vingt ans

Plus alarmante, la présence occasionnelle de PCB – des huiles de transformateur très toxiques – entraîne des problèmes dans le développement immunitaire des espèces piscicoles. De même les molécules, qui ont remplacé les phosphates dans les lessives, ne sont pas inoffensives non plus, puisqu’elles rendraient les poissons mâles stériles ou les feraient changer de sexe…

Un autre paramètre vient obscurcir le décor: le réchauffement climatique, qui entraîne occasionnellement un affaiblissement des débits et surtout un changement de la température de l’eau.

Depuis dix ans, l’eau du lac a augmenté d’un ou deux degrés.

Dans les rivières, l’eau se réchauffe également surtout en aval. Or, certains parasites ne se développent pas en-dessous de 15°C, mais explosent au-dessus de 16°C. En un été, ils peuvent décimer une grande partie des populations de poissons du Plateau», souligne le spécialiste. Oui, une eau chaude est moins riche en oxygène, plus concentrée en polluants, et favorise la prolifération des maladies. Entre 18 et 20°C, truites, féras et ombres présentent des symptômes de stress et au-delà de 25°, l’eau devient carrément mortelle pour ces espèces.

Alors, le tableau est-il à ce point catastrophique? «Disons que les cours d’eau sont menacés pour une foule de raisons, mais moins qu’il y a vingt ans», nuance Jean-François Rubin. C’est vrai. Autrefois, azote, nitrates, phosphates filaient tout droit dans les égoûts. Certains agriculteurs ou industriels indélicats purinaient leurs champs et vidangeaient leurs produits de traitement directement dans les rivières. Autant de comportements qui sont devenus plus rares aujourd’hui.

La tendance à la renaturation


A cette prise de conscience écologique s’ajoute un changement de philosophie en matière de gestion des cours d’eau. «Dans les années 1970, peu de monde se préoccupait des rivières et les cantons se contentaient de faire du repeuplement artificiel. Mais pour que le cycle de vie se passe correctement, il ne sert à rien de déverser chaque année des milliers d’alevins si l’eau est polluée. C’est pourquoi, depuis les années 2000, on privilégie la renaturation, c’est-à-dire la restauration des milieux naturels, des berges et de la qualité de l’eau.»


Changement de logique. Alors que, dans les années 50, il fallait produire un maximum de denrées alimentaires, les rivières qui débordaient étaient un gros problème. On cherchait à limiter leur emprise au profit des champs. Aujourd’hui, délesté du plan Wahlen, on veut plutôt enlever les corsets qui étranglent les cours d’eau, réaménager des zones naturelles, favorables à la biodiversité.

Il y a une forte volonté politique,

la Confédération et les cantons ont mis sur pied un programme pour renaturer les cours d’eau prioritaires», explique Jean-François Rubin.


Ainsi la Broye, la Venoge, l’Aubonne, pour ne citer que quelques cas vaudois, sont en tête des réaménagements. Quant au Boiron, qui coule à côté de la Maison de la Rivière, il est un beau modèle de réussite: en trente ans de tests et d’aménagements, il compte aujourd’hui dix fois plus de poissons natifs qu’il y a vingt ans. Soit onze espèces qui peuvent désormais remonter le cours d’eau sur quinze kilomètres vers les lieux de fraie, grâce notamment à des échelles à poissons. Un bel exemple de cours d’eau revivifié.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Jeremy Bierer