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4 mars 2016

Rocky vs Barbie: un à zéro

Il en serait exactement de même si j’avais choisi comme destination un atoll dans le Pacifique, une plaine mongole ou une contrée subsaharienne: si je devais retenir une chose de nos ablutions outre-Atlantique, en famille, depuis un an et demi, ce serait l’immense bonheur de côtoyer l’Autre et de s’ouvrir à lui.

Portrait de Xavier Filliez, en train de tirer sur une bretelle, sur fond neutre
Xavier Filliez

Or, l’Amérique de mes rêves, multiple, métissée, assimilant les différences, montre, souvent, un visage beaucoup moins flatteur: résistante au changement, totalitaire, raciste. Donald Trump et ses éructations anti-musulmans et misogynes, ou encore la succession d’«incidents» impliquant des flics blancs anti-noirs ayant conduit aux émeutes de Ferguson et de Baltimore, n’en sont hélas pas la seule incarnation.

Le conflit racial couve aussi dans les arts de la scène. Combien de consacrés noirs aux Grammy Awards ces dernières années? Combien de nominés aux Oscars, dimanche passé, malgré les charrettes de réalisateurs, scénaristes, comédiens de talent, Samuel Lee Jackson dans Chi-Raq, Ryan Coogler pour Creed, ou la bande de Straight Outta Compton, pour n’en citer que quelques-uns?

Il est tout de même revenu à l’acteur, producteur et réalisateur noir Chris Rock de présider la cérémonie en ne se gênant pas de rappeler ces quelques vérités: «Pourquoi on ne s’est pas plaints avant? Oh… on avait d’autres motifs de protestations à l’époque. On était trop occupés à être violés et lynchés…» L’assemblée a beaucoup ri. Sans trop savoir pourquoi.

S’adressant à Sylvester Stallone, nominé pour son second rôle dans Creed (le premier rôle, tenu par Michael B. Jordan, n’ayant pas été nominé), Chris Rock a ainsi résumé la saga Rocky:

«Rocky» se déroule dans un environnement où les athlètes blancs sont aussi forts que les athlètes noirs. En fait, c’est un film de science-fiction.

Sans blague: il y a plus d’événements probables dans «Star Wars» que dans «Rocky».

Allez savoir pourquoi, mais j’ai alors repensé à Barbie, qui a récemment fait la une de Time Magazine (lien en anglais). La poupée star de la marque de jouets Mattel, longtemps confinée à ses hauts talons, ses mensurations improbables et sa chevelure or, est, depuis quelques semaines, disponible en sept tonalités de couleurs de peau et en trois tailles, petite, grande et rondouillette («curved»), la troisième exhibant un postérieur galbé, un mignon petit ventre et des pieds potelés.

Barbie, produite à El Segundo, Californie, depuis 1945, mais qui n’est pas totalement américaine puisque inspirée à l’origine d’une poupée allemande, Bild Lilly Doll, a, pendant plus de cinquante ans, incarné auprès des petites filles du monde entier la femme idéalisée, blonde, fine, belle et blanche de peau, parée pour faire tourner la Roue de la fortune.

Que le virage commercial de Mattel ait été négocié pour «mieux coller à la diversité de la société américaine», comme le revendique la marque, ou pour compenser une spectaculaire baisse des ventes ces trois dernières années (-16%) due au succès de sa concurrente La Reine des Neiges, est libre d’interprétation. Et un jouet reste un jouet. Mais l’ouverture de la marque à la diversité se produit ridiculement tard et reflète apparemment des blocages manifestes dans la réalité.

A quand des Barbie LGBT (ndlr: lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres), ou avec deux papas pour mettre un uppercut (ndlr: terme de boxe: coup de poing réalisé de bas en haut) à Rocky, le blanc bec?

Texte: © Migros Magazine | Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez