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15 décembre 2014

Roland J. Campiche: «Les seniors doivent pouvoir continuer à se former»

Faut-il continuer à se former après la retraite? Aucun doute! Pour le sociologue Roland J. Campiche, il est urgent que les seniors, toujours plus nombreux, puissent continuer à apprendre. D’autant qu’ils sont souvent en forme, physiquement et intellectuellement...

Roland J. Campiche
Roland J. Campiche: «L’idée 65 ans égale ne rien faire, c’est fini!»

Un livre entier consacré à la formation des seniors. Pourquoi?

Parce que l’avènement d’un nouvel âge de la vie, le fameux troisième âge, est le phénomène le plus important des XXe et XXIe siècles. D’ailleurs, on utilise toutes sortes d’appellations pour parler des retraités: les seniors, les AVS, les «young olds»... Moi, je préfère les nommer «les adultes aînés». Une façon de dire que les personnes qui arrivent à la retraite ne sont ni des marginaux ni des assistés, mais qu’elles restent des adultes, qui ont droit à l’entier de la considération sociale.

L’espérance de vie s’est allongée, ce qui change la donne...

Disons que les temps de la vie se sont multipliés. A la fin du siècle dernier, on parlait du troisième âge, qui se situe grosso modo entre 60 et 85 ans. L’allongement de la vie n’étant pas terminé, on pense tout de même que 94 ans sera le terme moyen. Du coup, on distingue maintenant une autre étape, le quatrième âge, celui de la fragilisation où apparaissent les petits maux de la vieillesse.
» Mais assimiler, comme on le fait souvent, la vieillesse à l’impotence, est erroné. Beaucoup de gens ont 90 ans et sont capables de faire leurs courses, de conduire une voiture, d’avoir une vraie vie intellectuelle. On pense qu’une personne sur huit au milieu de ce siècle sera atteinte d’Alzheimer. Mais la réalisation de cette prévision médicale dépend aussi de la manière dont notre société considérera la prévention. Laquelle consiste, par exemple, à faire travailler ses neurones, le plus tôt possible, pour se constituer un capital pour plus tard. Or gagner six mois sur la maladie représente une économie très importante.

Mais en quoi les seniors d’aujourd’hui sont-ils différents des précédents?

C’est la génération des baby-boomers, née après-guerre, entre 1943 et 1960. Ce sont des gens en meilleure santé que ceux de la génération précédente. Ils arrivent à la retraite avec une énergie intacte, un haut niveau de formation et veulent rester actifs. Ils ont des projets de voyage et de plage, certes, mais également l’envie de continuer une profession. L’idée 65 ans égale ne rien faire, c’est fini! Beaucoup veulent lancer des projets rêvés, par exemple artistiques, ou s’engager dans le bénévolat. Autant d’activités ou de services qui nécessitent un suivi dans la formation.

Justement vous insistez sur l’importance de la formation continue…

Oui, parce que plus on avance et plus on s’aperçoit que l’on ne sait pas grand-chose. Le savoir, c’est comme les semelles de soulier, ça s’use et doit être renouvelé. Si on veut rester à niveau et ne pas devenir un vieux schnock, il faut continuer tout le temps à se former pour comprendre la vie, comprendre les autres, rester au fait des changements qui s’opèrent dans la société. Une société dans laquelle les adultes aînés ont aussi un rôle à jouer.

Mais, exclus du monde professionnel, quel rôle les seniors peuvent-ils encore tenir?

Les adultes aînés ont accumulé compétences et expériences! Ils peuvent amener une réflexion et une mise en perspective. Ils sont aussi la mémoire d’une société. Prenez les différents dossiers dont on parle actuellement, comme les banques, l’énergie nucléaire, les migrations ou l’aménagement du territoire. Autant de sujets dont on a déjà débattu dans les années 1980… Il faut des personnes pour se souvenir, pouvoir dire stop, se rendre compte que l’on recommence les mêmes discussions avec les mêmes arguments et se demander si cela fait sens.
» En Allemagne, on réfléchit à associer les aînés et les jeunes générations pour se pencher ensemble sur les problèmes difficiles de notre temps. Cela permet de reconnaître la valeur de ceux qui ont atteint le Rubicon de la retraite et de favoriser les relations intergénérationnelles. Mais il faut d’abord casser les préjugés, les fausses images qui rendent les relations difficiles. Comme dire que les vieux sont inutiles et qu’ils coûtent cher à la société, ce qui n’est pas vrai: ce sont les six derniers mois de la vie qui coûtent cher d’un point de vue médical. Ou que l’AVS est en perdition, un discours très idéologisé, que l’on entendait déjà dans les années 90…

En 2040, un tiers de la population aura plus de 60 ans. C’est une force politique également…

Oui, notre société doit apprendre à vivre avec une population qui sera organisée différemment et où les adultes aînés auront un poids considérable. Si l’on ne veut pas que notre société devienne conservatrice avec des gens qui disent constamment «de mon temps», il faut que ceux-ci aient la possibilité de continuer à se former pour comprendre les enjeux de la société. Comme on sait que ce sont les gens de 70 ans qui votent actuellement le plus, il vaudrait mieux leur donner les moyens de bien se préparer aux décisions...

D’où l’importance de la formation continue. Or la Suisse ne compte que neuf Uni3, qui ne reçoivent aucun soutien financier de la Confédération. Pourquoi aussi peu d’enthousiasme?

Parce que d’un point de vue idéologique, il y a tout un courant pour dire que la formation continue doit être une affaire individuelle. Et parce que les stéréotypes ont la vie dure: quand vous avez passé l’âge de la retraite, on ne voit plus quelle est votre utilité sociale. Comme si la vie s’arrêtait à 65 ans! C’est une conception qu’il faut absolument changer et revenir aux idées de la formation permanente, lancées dans les années 1960, idées qui se sont malheureusement effilochées.
» La formation continue est aujourd’hui essentiellement liée à l’exercice d’une profession, comme si la vie devait se focaliser sur une activité rémunérée. La formation sert à vivre, pas seulement à trouver un travail. Or, si l’on veut que la culture reste un fleuron de l’humanisation de la société, il faut que la formation soit multiple, ouverte à l’ensemble de la population et ne se focalise pas sur le payant, l’utile, le performant.

Quel message aimeriez-vous faire passer à la Confédération?

Mon message est très simple: il faut que la Confédération reconnaisse les Uni3 pour que les adultes aînés se sentent valorisés. Actuellement, ce sont tous des bénévoles qui tirent la langue pour faire vivre ces institutions et trouver des fonds. Ensuite, il faudrait penser comment ces universités qui touchent entre 20 000 et 30 000 personnes pourraient mieux jouer leur rôle par rapport au million et demi de retraités qui ont entre 60 et 85 ans. Une des priorités est de donner les moyens aux responsables de se former, et de réfléchir à la pédagogie adaptée aux seniors. Il faudrait un subside de 500 000 francs à la Fédération suisse des Uni3 pour qu’elle puisse mieux remplir sa mission. Et le Fonds national suisse de la recherche pourrait lancer un programme national de recherche pour mieux connaître ces gens et leurs besoins.

Est-ce qu’il y a des différences entre la Suisse alémanique et la Suisse romande?

Les premières Uni3 sont nées en Suisse romande, à Genève, Lausanne, Neuchâtel dans les années 1970. Celles de Suisse allemande sont créées un peu plus tard. Chacune a son génie propre. Le trait commun est qu’elles sont toutes liées à une université. Lucerne, la dernière née, a été beaucoup soutenue par le canton et la ville. Mais, signe des temps, lors de récentes restrictions budgétaires, on a coupé dans les subventions à l’Uni3. C’est dire le crédit que l’on accorde à ces institutions…

Quelle est la situation dans les autres pays?

Les Etats-Unis sont en avance, ils ont développé les Osher Lifelong Learning Institutes, qui font un excellent travail. Mais leur financement est assuré par un mécénat: un milliardaire attribue des subsides de 100 000 dollars à toute personne désirant créer une université, pour autant qu’elle respect certaines normes. A savoir, en particulier, que l’institution soit «non-credit», autrement dit qu’elle ne décerne aucun diplôme, ce qui montre que la formation ne sert pas uniquement à gagner sa vie, mais à vivre sa vie. De même les cours ne doivent pas être donnés par internet, mais in situ, afin de favoriser les rencontres et les échanges.

Une sorte de formation sans finalité, juste pour le plaisir…

Oui, mais aussi avec une vraie fonction sociale. Aux Etats-Unis, les aînés passent souvent leur retraite dans un autre Etat que celui où ils ont vécu. Du coup, les Unis3 sont l’occasion de se refaire un réseau d’amis. Ça crée du lien social. On sait que dans les grandes villes, la dominante est les ménages à une personne. D’où l’importance de multiplier à tous les âges les possibilités de rencontre et de convivialité. Les Uni3 peuvent jouer ce rôle, en organisant des conférences, des visites culturelles par exemple. Et en pratiquant une politique des prix bas pour permettre à un maximum de gens de participer. Et contrairement à ce qu’on croit souvent, les universités pour les seniors ne sont pas réservées à une élite. Toute personne qui a exercé une profession, même si elle n’a pas fréquenté l’université, a acquis des connaissances tout aussi pertinentes et échangeables.

La formation à tout âge: un idéal qui n’est pas dans l’air du temps… Il faudrait un changement total de regard!

Oui, c’est un idéal, qui révèle quelque chose des valeurs d’une collectivité. On dit que la force d’une société tient dans l’attention qu’elle prête aux plus petits. Elle tient aussi à la qualité de la formation à tous les âges.

Et vous, vous la vivez comment la retraite?

Je n’ai jamais arrêté en fait. J’ai continué mes travaux en sociologie de la religion. J’ai passé la main de la présidence de l’Université des seniors, parce que je considère que le pouvoir corrompt et qu’il ne faut pas y rester trop longtemps. Mais la retraite, je ne sais pas encore ce que c’est!

© Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Istockphoto,, Jeremy Bierer, Keystone