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25 juillet 2014

Roland Decorvet, un manager au grand cœur

Après une longue carrière chez Nestlé, Roland Decorvet dirige aujourd’hui bénévolement un navire-hôpital. Ce dernier prodigue des soins aux populations d’Afrique pour le compte de Mercy Ships.

Roland Decorvet à bord de l’Africa Mercy avec son épouse, Carol, et ses quatre filles, Marianne, Joanne, Grace et Rebecca (de g. à d.). Le navire-hôpital jettera l’ancre au mois d’août au large des côtes béninoises.
Roland Decorvet à bord de l’Africa Mercy avec son épouse, Carol, et ses quatre filles, Marianne, Joanne, Grace et Rebecca (de g. à d.). Le navire-hôpital jettera l’ancre au mois d’août au large des côtes béninoises.
L'Africa Mercy, le navire-hôpital affrêté par Mercy Ships.
L'Africa Mercy, le navire-hôpital affrêté par Mercy Ships. (photo Mercy Ships)

A Pékin, Roland Decorvet, 48 ans, son épouse et leurs quatre filles occupaient une résidence luxueuse avec cuisinier et chauffeur. Mais cette semaine, la petite famille a posé ses valises dans un logement bien plus modeste: un appartement de 60 mètres carrés à bord de l’Africa Mercy. Ce navire-hôpital, affrété par Mercy Ships, une organisation chrétienne fondée à Lausanne, larguera les amarres le 15 août et naviguera depuis les îles Canaries jusqu’aux côtes du Bénin.

Là, il dispensera des soins à la population locale pendant une période de dix mois. L’ancien chef de Nestlé Chine rit de bon cœur lorsqu’on lui demande s’il faut l’appeler «capitaine». «C’est un vrai marin qui tient le gouvernail, répond-il. En mer, c’est à lui que l’on obéit. Mais le reste du temps, c’est moi le patron!»

Depuis 1978, pas moins de 2,5 millions de personnes ont pu bénéficier de traitements médicaux sur les bateaux de Mercy Ships, pour un budget total de plus de 1 milliard de dollars (d’après les données de l’organisation). Si Roland Decorvet ne siège au conseil de fondation que depuis 2008, il a toujours entretenu un lien particulier avec l’ONG: son père connaît personnellement Donald Stephens, l’Américain à l’origine du projet.

«L’ancien directeur a décidé d’accepter un autre poste aux Etats-Unis. On m’a donc demandé l’année dernière si je serais d’accord pour le remplacer», raconte le père de famille, qui vivait à l’époque à Pékin, mais souhaitait explorer de nouveaux horizons.

J’avais envie de faire autre chose depuis longtemps. Je rêvais d’un travail qui débouche immédiatement sur des résultats concrets.

Son attachement à l’Afrique a sans doute également joué un rôle: lorsqu’il était enfant, Roland Decorvet a passé quatre ans au Congo (alors appelé Zaïre), où son père était missionnaire. Et sa femme Carol, 39 ans, est elle-même une fille de pasteur native de Madagascar.

Ironie du sort: cet économiste vaudois, qui a été maintes fois critiqué par les œuvres de bienfaisance lorsqu’il travaillait pour le géant de l’agro-alimentaire, a fini par se reconvertir dans l’humanitaire. Mais il ne voit là aucune contradiction. «Je ne prétends pas que Nestlé ait toujours agi de façon irréprochable, mais en ce qui me concerne, j’ai toujours essayé de concilier capitalisme et aide au développement», assure-t-il. Ainsi, lorsqu’il était directeur au Pakistan et en Chine, il a fait en sorte de mettre sur pied, dans les zones rurales, des structures dont les petits paysans puissent aussi profiter, notamment des programmes de formation destinés aux femmes.

La carrière de Roland Decorvet chez Nestlé a commencé il y a vingt-trois ans. «A l’époque, je vendais des pâtes dans le nord de Bornéo: c’était l’aventure!». Après quoi l’économiste s’est consacré au développement de l’activité en Chine pendant douze ans, avant de passer quatre ans au Pakistan et trois en Suisse, puis de retourner en République populaire en 2010 en tant que directeur national. Pendant toutes ces années, il s’est trouvé confronté à plusieurs reprises à la méfiance des associations caritatives. «Suite au grave tremblement de terre qui a frappé le Pakistan en 2005, mes collaborateurs et moi-même avons rejoint la zone sinistrée avec dix camions chargés d’eau et de vivres, se souvient-il. Nous sommes arrivés avant la Croix-Rouge et avons participé aux secours des semaines durant. Personnellement, je suis resté une semaine.»

Six mois plus tard, l’ambassadeur de Suisse a convoqué toutes les organisations humanitaires pour tirer le bilan de la gestion de crise. Roland Decorvet, unique représentant du monde de l’entreprise, était présent. «J’ai expliqué ce que nous avions l’intention de faire. Quand j’ai terminé, un membre de l’une des ONG m’a dit que tout cela, ce n’étaient que de beaux discours. Il était persuadé que l’on avait une idée derrière la tête.»

L’ex-cadre de Nestlé esquisse un sourire: «Sa réflexion m’a passablement agacé, car notre action était totalement désintéressée. Mais les acteurs privés et les travailleurs humanitaires ont une fâcheuse tendance à se regarder en chiens de faïence: les uns sont censés n’être qu’un ramassis de requins, les autres une bande de communistes prêts à faire la révolution. Tous ont une vision très manichéenne de la réalité. Cette défiance résulte à 80% d’un manque de communication. Dans ce domaine, Nestlé a aussi des progrès à faire.»

En 2008, son entrée au conseil de fondation de l’Entraide protestante suisse (EPER) , alors qu’il était à la tête de Nestlé Suisse, a également provoqué quelques remous: «Certains considéraient que la méchante multinationale avait infiltré l’organisation.»

Mais le Vaudois ne s’est pas laissé démonter. Selon lui, mieux vaut permettre aux entreprises de réaliser des investissements éthiques qui favorisent le développement et l’emploi plutôt que de rendre les populations dépendantes de l’aide gratuite. «Le meilleur moyen de soutenir les pays pauvres serait d’ouvrir complètement le marché européen à leurs produits agricoles», estime-t-il.

Un évangélique soucieux de son prochain

Bien sûr, l’engagement de Roland Decorvet s’appuie avant tout sur sa foi. Ce fils de pasteur élevé dans la religion se définit aujourd’hui comme évangélique et se rend à l’église tous les dimanches avec sa famille. «La Bible dit la vérité, soutient-il. Je ne crois pas qu’il s’agisse de métaphores à interpréter.»

L’association Mercy Ships a d’ailleurs été créée dans une optique d’évangélisation, même si d’après Roland Decorvet, cette dimension est passée au second plan depuis une dizaine d’années. «Nous nous occupons aussi de nombreux musulmans. Ce qui compte, c’est d’aider, même si les valeurs chrétiennes sont encore très présentes.»

L’Africa Mercy se concentre sur les interventions chirurgicales difficiles, qui sont rarement pratiquées sur place. Les patients, en situation d’extrême pauvreté, bénéficient d’une prise en charge entièrement gratuite. Les tumeurs maxillaires, par exemple, sont un problème très répandu: en l’absence de traitement, elles peuvent croître de manière incontrôlée et défigurer les malades, entraînant ainsi leur marginalisation.

Le navire-hôpital réalise également des opérations orthopédiques complexes et dispense des soins dentaires et oculaires. «Dans ces pays, environ 60% des aveugles peuvent recouvrer la vue grâce à des gestes relativement simples, explique Roland Decorvet. Il n’y a rien de plus beau que de les voir ensuite s’épanouir et reprendre goût à la vie.» L’Africa Mercy forme en outre du personnel médical sur place afin de garantir la pérennité du système après son départ.

Mais la gestion de l’hôpital flottant, qui compte 30 médecins et 100 infirmières, n'est pas la seule tâche qui incombe au directeur: quelque 450 personnes vivent et travaillent sur le navire. A bord, on trouve une école, qui accueille 55 enfants, un hôtel ainsi que divers restaurants. «Nous avons notre propre banque, une poste et même un Starbucks – une première sur un bateau! Nous formons presque une petite ville à nous tout seuls.»

A la recherche de coiffeurs et de mécanos

La longue expérience de Roland Decorvet dans le domaine du management international lui est particulièrement utile pour diriger l’Africa Mercy. Ici aussi, les collaborateurs viennent des quatre coins du monde. Mais à la différence des employés de Nestlé, tous sont bénévoles. Non seulement ils ne perçoivent aucun salaire, mais ils doivent en outre s’acquitter d’une certaine somme pour le gîte et le couvert: «Les frais s’élèvent à environ 300 francs par mois. De mon côté, je paie 1500 francs, car j’ai toute ma famille avec moi.»

Mercy Ships est financée par des dons, mais le plus difficile consiste à trouver suffisamment de volontaires. «En ce moment, nous recherchons activement des coiffeurs, des plombiers et des mécaniciens.» Toute personne disposant des compétences requises et maîtrisant le français peut poser sa candidature.

Pour l’instant, le Vaudois s’est engagé pour 14 mois. «Ensuite, on verra.» Son épouse s’occupera des patients. «Et mes filles sont aux anges. Elles se sont fait des amis dès notre premier séjour, début mai. A Pékin, c’était plus difficile.» Quant à lui, il se réjouit d’être si près de sa famille et de pouvoir profiter de la nature le week-end.

Roland Decorvet ne sait pas encore ce qu’il fera une fois que la page de l’Africa Mercy sera tournée. «Si je dois travailler à nouveau en entreprise, j’aimerais reprendre les rênes d’une société qui effectue des placements éthiques.» Et de hausser les épaules:

Je suis peut-être trop idéaliste. Mais si ce que je cherche n’existe pas encore, c’est sans doute à moi de l’inventer.

© Migros Magazine - Ralf Kaminski