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2 mai 2016

Romainmôtier à rebours

Côté face, son incontournable abbatiale attire les foules, côté pile, le petit village niché dans le vallon du Nozon regorge de trésors cachés. Et c’est pour les faire découvrir qu’une balade historique a été créée entre le haut et le bas de l’insoupçonnée cité.

Vue aérienne de Romainmôtier
Une vue de Romainmôtier. Un petit village mais une longue histoire...

Peut-être l’avez-vous déjà croisée en compagnie de sa drôle d’échelle colorée entourée d’un groupe de curieux. Sur une place, au bord du Nozon ou devant l’abbatiale. Depuis un an, Monique Chevalley propose de remonter le temps dans les rues de Romainmôtier (VD). S’il semble farfelu, l’objet a pourtant un sens.

Les couleurs correspondent aux sept périodes importantes du lieu,

explique cette guide-interprète du patrimoine qui a eu un véritable coup de foudre pour le bourg en 2015, date de la création de cette balade historique par le Parc Jura vaudois en association avec les habitants de la commune. Car il y a bien sûr l’abbatiale, chef-d’œuvre d’art roman et gothique qui fascine tout visiteur, mais en dehors de l’enceinte du monastère, «Romainmôtier a plein de choses à raconter». Deux mille ans d’histoire que notre guide nous invite à parcourir durant deux heures à travers rues et prés afin de découvrir «l’insoupçonnée» bourgade.

Portrait de Monique Chevalley avec son échelle
Monique Chevalley et son échelle à remonter le temps, qui l’accompagne partout.

Se rendre à Romainmôtier sans mettre les pieds dans son abbatiale tient de la gageure tant le site clunisien attire irrémédiablement l’œil. «On est comme aspiré par les lieux», confirme Monique Chevalley tandis que nous admirons à ses côtés «la cinquième façade» de la cité, résultat de l’enchevêtrement des toits aux tuiles ocre et jaunes mis en valeur grâce à la pente. Car ici on est du haut ou du bas. Frontière entre le monde rural qui dominait et le monde ouvrier du bas au XIXe siècle, les deux entités sont aujourd’hui en paix, mais il en allait autrement autrefois.

Il y avait l’épicerie du haut et celle du bas et les agriculteurs râlaient sur les enfants des ouvriers qui venaient jouer dans leurs champs.»

Nous avons choisi notre camp et c’est par les hauteurs que nous entamons notre balade, place des Marronniers et du Vieux- Cimetière qui domine l’église et la rue du Bourg. «On y trouvait aussi une église, mais les Bernois qui ont amené la réforme dans leur sillage l’ont détruite, poursuit notre guide. En échange, ils ont donné l’abbatiale, devenue entre-temps église réformée, aux habitants.»

Le soleil se reflète sur les toits et l’on se prend un instant à imaginer la vie qui devait grouiller sur cette place qui abritait aussi le pressoir. Le bruit des voitures nous tire de notre rêverie et nous laissons la placette et ses marronniers pour rejoindre la route de Vaulion où s’égrènent les anciennes fermes aujourd’hui transformées en galeries d’art et ateliers d’artisans, témoins du temps où l’on cultivait les champs.

Quand Romainmôtier comptait 800 habitants

Quelques pas en direction de Croy et nous arrivons devant la majestueuse demeure de Pierre-Maurice Glayre, enfant du pays et artisan de la Révolution vaudoise. Dans la cour pavée se détache sur le mur blanc le nom «de Lerber», gendre bernois du révolutionnaire... Et père de Maurice de Lerber qui contribua au passé industriel florissant de la ville en installant au XIXe siècle une tuilerie réputée à la ronde ainsi qu’une fonderie.

Les tuiles posées au sol.
Le vieux stock de tuiles jaunes de la maison «de Lerber».

Les balcons en fer forgé sur les façades un peu plus haut sur la route de Vaulion témoignent de ce passé glorieux où la population atteignit jusqu’à 800 habitants contre 530 aujourd’hui. Tout comme les tuiles faites d’argile extraite du vallon du Nozon reconnaissables sur les toits à leur couleur jaune, dont le dernier couvreur installé un peu plus loin possède encore un stock.

Nous poursuivons en direction de Vaulion au son du trafic qui se fait plus dense à mesure qu’approche l’heure du repas. Un banc sous un cerisier en fleurs en face de chez l’ébéniste qui fabrique des échelles à chats offre une halte bienvenue et l’occasion de découvrir que les coteaux boisés qui surplombent les anciennes fermes étaient autrefois colonisés par les vignes. «On les appelle les râpes, explique Monique Chevalley, et en face, en direction du vallon, il y avait les potagers, puis les vergers et les prés pour le bétail.»

Le Nozon, gonflé par la pluie.
Le Nozon, gonflé par la pluie.

Le bruit du Nozon gonflé par la pluie se fait entendre et nous quittons la route pour nous enfoncer dans le vallon sur un sentier caillouteux bordé par les prés où paissent des chèvres. En bas, la rivière coule en cascade dans un brouhaha qui couvre le chant des oiseaux et nous poursuivons notre route le long du canal asséché à l’ombre des arbres dans ce décor enchanteur. «Les Bernois ont beaucoup utilisé l’eau pour irriguer les cultures: ils ont creusé des bisses que l’on appelle ici fossés, poursuit-elle.

Aujourd’hui, il ne reste que ce canal qui servait à alimenter le moulin, mais à l’époque, on en comptait jusqu’à 23 kilomètres.»

Un prieuré tombé dans l’oubli

Le chant du coq nous accueille alors que nous atteignons l’ancien lavoir et le moulin dans le Romainmôtier du bas. Une plaque signalétique en traverses de chemin de fer, réalisée par le sculpteur Etienne Krähenbühl, indique la rue du Vieux-Moulin que nous empruntons, avant de passer sur l’écluse et déboucher sur la rue du Bourg, en face de la maison du lieutenant baillival. Là où, comme son nom l’indique, les Bernois installèrent après la conquête de 1536 et la destruction du cloître le lieutenant chargé de récolter les impôts à côté de l’ancienne Maison du Prieur devenue celle du bailli.

La Maison du Prieur
La Maison du Prieur, joyau de l’architecture médiévale.

C’est d’ailleurs à cette époque, en 1581 très exactement, que Romainmôtier acquiert le statut de ville, puisqu’elle devient le siège du baillage. Et c’est vers la Maison du Prieur que l’on se dirige maintenant en contournant l’abbatiale dont le clocher est baigné par les rayons de soleil de midi, profitant de rejoindre le Nozon et l’herbe verte.

Face à nous, l’imposante façade blanche aux fenêtre encadrées de jaune déploie l’ours bernois. Magnifiquement restauré, «l’édifice n’était pourtant au mitan du XXe siècle qu’une vieille bâtisse délabrée qu’on appelait le château», rappelle Monique Chevalley qui, sans la ténacité de la journaliste et écrivain aujourd’hui décédée Katharina von Arx, serait resté dans l’oubli. Car après les fastes de l’ère industrielle, la cité s’est peu à peu vidée de ses ouvriers désœuvrés et est devenue dans les années soixante un village agricole comme un autre, si ce n’est l’abbatiale qui faisait l’objet de fouilles assidues.

«C’est elle qui a découvert que la maison qu’elle habitait était en réalité un prieuré du XIIIe siècle qui servait de relais confortable aux seigneurs de passage et a relancé toute une vie culturelle autour de Romainmôtier. Le village a ainsi amorcé la remise en valeur de la cour de l’ancien monastère qui était encore il y a trente ans une cour de ferme et un parking.»

La journaliste et la guide en train de traverser le Nozon.
Le sentier de la balade rejoint le Nozon. Sous la domination bernoise, l’eau de la rivière était abondamment utilisée pour irriguer les cultures.

Le clocher de l’église sonne la demi-heure après les douze coups de midi. Il est temps de reprendre notre route en direction de Croy. Le Nozon sera notre guide et c’est au son de l’eau que nous marchons d’un pas rapide attirés par l’idée d’un repas «Au Gaulois». Un dernier coup d’œil sur le bourg lové dans son vallon et nous nous laissons emmener au loin.

Texte: © Migros Magazine / Vivianne Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Matthieu Spohn