Archives
21 juillet 2016

Sabina Gani: «Notre pays soutient peu les parents qui travaillent»

En Suisse, jongler entre vie professionnelle et vie de famille peut rapidement devenir un vrai numéro d’équilibriste. Docteur en sciences sociales, la Tessinoise Sabina Gani analyse les faiblesses de notre système et insiste sur la nécessité d’engager une réflexion de fond.

Pour Sabina Gani, le système suisse favorise un modèle de famille traditionnel: l’homme travaille et la femme reste à la maison.

Vous qui avez trois enfants en bas âge et cumulez deux emplois, comment vous débrouillez-vous pour concilier votre vie familiale et professionnelle?

Mon mari et moi travaillons les deux à temps partiel et essayons de nous partager les tâches domestiques le plus équitablement possible. Nous pouvons aussi compter sur le soutien des grands-parents et sur un accueil extra-familial deux fois par semaine. Mais je dois dire que les journées sont longues, et les nuits parfois très courtes! C’est une période mouvementée, à la fois très enthousiasmante et extrêmement chargée, qui correspond souvent à un moment charnière dans l’évolution de la carrière et s’apparente donc à un vrai numéro d’équilibriste.

Vous sentez-vous épaulée dans votre tâche par le système helvétique?

La Suisse soutient peu les parents qui veulent ou doivent travailler. Dans notre pays, on considère que la conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale est une affaire privée, qui de surcroît concerne essentiellement les femmes. Historiquement, notre système de protection sociale – et c’est aussi le cas pour la plupart des autres pays européens – est construit autour d’un modèle familial prépondérant dans l’après-guerre, dans lequel l’homme travaille à plein temps et la femme reste à la maison pour prendre en charge les tâches domestiques. Or, les politiques de conciliation, comme l’ensemble des politiques sociales, sont normatives, c’est-à-dire qu’elles incitent à suivre une norme de famille spécifique. En Suisse, on observe encore des effets pervers de ce modèle de famille traditionnel, dit de «Monsieur Gagne-Pain», notamment dans l’interaction des politiques fiscales et des transferts sociaux, qui tend à pénaliser le deuxième revenu.

Il existe pourtant une volonté de remédier à la situation. Je pense notamment au programme d’impulsion instauré en Suisse pour faire face à la pénurie de places en crèche…

Il est vrai que l’accueil pré- et parascolaire est l’un des principaux outils permettant de favoriser la conciliation de la vie familiale et professionnelle, et cette mesure est témoin de la volonté de la Confédération d’aller de l’avant dans ce dossier qui, au fond, n’est pas de sa compétence, mais plutôt de celle des communes et des cantons. Entre 2003 et 2015, le programme a mené à la création de 43 000 places de crèche, et a été renouvelé jusqu’en 2019. Mais nous faisons toujours face à une grosse pénurie, notamment dans les zones rurales, et en termes de politique familiale, la Suisse accuse un net retard en comparaison avec les pays de l’Union européenne, qui ont tous, par exemple, introduit un congé parental. Notre congé maternité, lui, demeure le plus modeste. Par ailleurs, seul 0,2% du PIB est consacré à la problématique de la conciliation, contre une moyenne de 0,8% pour l’ensemble de l’OCDE. A mon sens, l’approche pour laquelle nous avons opté, à savoir mettre en place des petites mesures pas trop coûteuses pour favoriser l’emploi des femmes, n’est pas la bonne.

Comment alors remédier à la situation?

Il faut s’attaquer au problème dans sa globalité. Changer le paradigme autour duquel est construite toute notre politique de conciliation. Le modèle de «Monsieur Gagne-Pain» n’est plus d’actualité. Les femmes sont entrées massivement sur le marché du travail, et les familles sont de plus en plus instables, le taux de séparation et de divorce étant en constante augmentation. Il est donc nécessaire d’agir à la fois sur la répartition des tâches au sein du ménage et sur l’emploi, en créant par exemple des cadres professionnels qui soient favorables à la conciliation pour les femmes, mais également pour les hommes. D’ailleurs, chez eux aussi, la demande est grande de pouvoir être présent dans la sphère familiale. Ainsi, dans les années 2000, un nouveau modèle est apparu dans le discours mené au sein de l’Union européenne, celui de l’«Adult Worker», dans lequel tous les adultes sont considérés comme potentiellement actifs. Parallèlement, une nouvelle façon de penser la protection sociale a émergé: alors que l’Etat social d’après-guerre visait à pallier le risque d’exclusion du marché du travail, la logique actuelle est de s’attaquer au problème en amont.

De quelle manière?

En outillant les individus pour leur permettre de faire face aux aléas du marché du travail. Il s’agit de garantir, en tout cas théoriquement, l’égalité des chances dès le départ, en donnant à tout le monde les moyens de s’adapter aux besoins de l’économie, notamment à travers la formation. Il est prouvé que l’accueil préscolaire aide à diminuer les inégalités sociales: un accueil précoce des enfants issus des milieux défavorisés permet une meilleure intégration dans le système scolaire. Les crèches ont réellement le potentiel de rompre le cycle de pauvreté. Cela dit, pour qu’elles remplissent ces hautes ambitions pédagogiques, il faut que le taux d’encadrement reste élevé, que le personnel soit au bénéfice d’une solide formation et jouisse de conditions de travail convenables. Pourtant, quand il s’agit de réduire les coûts, c’est à cette qualité qu’on s’attaque avant tout, alors qu’on devrait plutôt aborder la problématique dans une perspective d’investissement pour éviter des dépenses dans le futur.

La mise sur pied d’une politique de conciliation solide pourrait donc passer par un argument économique…

Tout à fait, surtout dans un pays comme le nôtre, axé sur la performance. D’ailleurs, depuis la votation du 9 février 2014, les milieux économiques appellent les femmes à être actives sur le marché du travail et les politiques de conciliation figurent parmi les principaux outils pour faire face à la pénurie annoncée de main-d’œuvre dans de multiples secteurs. Seuls les milieux conservateurs prônent encore un modèle de famille traditionnel. Mais il ne faut pas perdre de vue que la société évolue, et que la population vieillit: pour que notre système de protection sociale fonctionne, nous avons besoin d’enfants et de nombreuses personnes actives sur le marché du travail. Attention toutefois, l’argument économique est pertinent, certes, mais il ne doit pas être le seul: on ne peut pas utiliser les femmes comme réserve de main-d’œuvre qu’on appelle sur le marché du travail quand on en a besoin et qu’on exclut ensuite. Une fois encore, il s’agit vraiment d’engager une réflexion globale, ainsi que l’a fait la Suède.

Le modèle suédois est en effet souvent cité en exemple. Est-il vraiment si enviable que cela?

La Suède a vraiment compris qu’un changement de paradigme devait être opéré en profondeur. Là où nous agissons plutôt en réaction à notre propre système, sans trop oser y toucher, ils ont mis en place, dès la fin des années 1960, toute une série de mesures tendant vers un nouveau modèle, telles que l’adoption d’un congé parental, la création de places de crèche, la transformation de l’imposition fiscale, qui est passée de celle du couple à celle de l’individu. Par ailleurs, entre 1966 et 1985, des «activating inspectors» – une profession que les Suédois ont eux-mêmes créée – ont fait du porte-à-porte auprès des ménages pour expliquer les enjeux d’une participation active des femmes sur le marché du travail, évoquer le taux élevé de divorces, de séparations, les risques de pauvreté pour les familles monoparentales, ou pour les femmes ayant un taux d’emploi très bas au moment de la retraite. Et c’est bien le rôle des pouvoirs publics de sensibiliser la population à ce genre de problématiques, afin de permettre à chacun de choisir sa voie en toute connaissance de cause.

Et leurs efforts ont-ils payé?

Actuellement, la participation des femmes sur le marché du travail est très élevée, de même que le taux de natalité. Après, il ne s’agit pas d’en conclure qu’en Suède tout est parfait. On observe notamment une ségré­gation professionnelle horizontale, c’est-à-dire qu’une large majorité de femmes travaillent dans des métiers typiquement féminins. Cette différenciation semble moins présente aux Etats-Unis par exemple, qui ne bénéficient pas de la même politique familiale. La Suède peut donc être considérée comme un modèle intéressant, mais il n’est pas encore idéal!

Vous affirmez que la Suisse est également en retard par rapport aux pays de l’Europe du sud, qui ne sont pourtant pas connus pour leurs politiques familiales progressistes…

Il faut savoir que l’Italie et l’Espagne ont été boostées dans les années 2000 par l’Union européenne, qui a imposé des objectifs dans le domaine du pré- et parascolaire. En dix ans, tous les pays devaient atteindre un taux d’accueil de 90% pour les enfants entre 3 ans et l’âge de la scolarité obligatoire et de 33% pour les enfants de moins de 3 ans. Nous en sommes nous-mêmes encore très loin…

Existe-t-il finalement un système de conciliation parfait?

On arriverait peut-être à imaginer un système idéal, en prenant le temps de pondérer tous les éléments entrant en ligne de compte, qu’il s’agisse de la politique fiscale, du coût des crèches, de l’organisation au sein des écoles, et même des transports et des horaires d’ouverture des magasins... Bref, la problématique de la conciliation mérite une réflexion à large spectre et que des mesures cohérentes soient prises.

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Aline Paley