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6 juillet 2014

Safari lacustre

A l’aube ou au crépuscule, la Grande Cariçaie se laisse désormais aussi observer depuis un bateau, lors de croisières commentées par des scientifiques.

la Grande Cariçaie
La réserve naturelle est une zone fragile. Sophie Jaquier: «Si nous ne faisons rien, il ne restera bientôt que des arbres.»

Par un beau matin d’été, une soixantaine de personnes se pressent à Sugiez (FR) sur l’embarcadère de la compagnie de navigation «Drei Seen Schifffahrt». L’heure matinale – il n’est pas encore 7 h – n’a pas repoussé les curieux. Au contraire. La croisière sur le Romandie II fait le plein, et les passagers, dont beaucoup ont apporté des jumelles, s’apprêtent à vivre une expérience d’un genre nouveau: découvrir la Grande Cariçaie depuis le large, lors d’une croisière de trois heures alliant tourisme et observation de la faune et de la flore.

«Chaque course est une nouvelle aventure, lance, enthousiaste, Mark Herbst, en charge de la communication pour la compagnie alors que l’embarcation a largué les amarres et navigue maintenant sur le canal de la Broye en direction du lac de Neuchâtel.

Diaporama avec quelques-uns des oiseaux de la Grande Cariçaie:

Lancée cette année en collaboration avec l’Association suisse pour la protection des oiseaux ASPO/BirdLife, l’offre connaît un vif succès et séduit aussi bien le grand public que les passionnés d’ornithologie. «Comme plusieurs sorties affichent déjà complet, nous allons, en fonction de la demande, agender de nouvelles dates cet été, voire cet automne et pourquoi pas durant la saison froide pour aller observer les oiseaux hivernants», se réjouit Mark Herbst.

La nature commentée en français et en allemand

A bord, deux biologistes, Sophie Jaquier, formée par l’Association de la Grande Cariçaie et engagée cette saison par la «Drei Seen Schifffahrt», et Carmen Sedonati, de l’ASPO, commentent en français et en allemand – les croisières sont bilingues – le spectacle qu’offre la nature. Avec comme amuse-bouche: l’envol d’un héron et la vaste hutte d’un castor sur la rive boisée de la Broye.

Le Romandie II fait escale à La Sauge, pour une visite commentée du centre de l’ASPO.

Avant sa sortie dans le bas-lac, le Romandie II fait escale à La Sauge, pour une visite commentée du centre de l’ASPO. Le directeur adjoint, Carl’Antonio Balzari, joue les guides:

Vous avez entendu ce chant flûté et mélodieux? Il s’agit d’une fauvette à tête noire»

Un peu plus loin, sur fond sonore d’une grenouille rieuse, les ornithologues d’un jour ont la chance d’observer au milieu d’une gouille alimentée par la nappe phréatique un couple de foulques macroules surveillant trois oisillons nés la veille. Et un peu plus loin, cachés dans un abri de bois où aime venir nicher la bergeronnette malgré le passage de l’homme, les visiteurs s’émerveillent – en silence – du ballet des oies cendrées et des vanneaux huppés, «une espèce très menacée en Suisse», aux abords d’un grand étang.

René Goetschi, premier capitaine, barre le «Romandie II» avec une grande dextérité.

De retour à bord, René Goetschi, premier capitaine, barre son bateau avec la plus grande dextérité, jusqu’à quasiment s’arrêter dans le canal. «Cette manœuvre n’est bien sûr possible que tôt le matin ou le soir, quand les bateaux de ligne ne naviguent pas», explique le marin.

Un spectacle de toute beauté

Sur le pont-promenade, le spectacle par-dessus les deux longues jetées du canal s’avançant dans le lac est sans doute alors à son point culminant. A tribord, la réserve du Fanel. «Regardez entre les îles, nous avons installé une plateforme de nidification pour la sterne pierregarin, aussi appelée hirondelle de mer», commente Sophie Jaquier. A bâbord, voici la zone protégée de Cudrefin et ses canards nettes rousses, ses cormorans et ses goélands leucophées par dizaines. Et au-dessus des passagers, quelques harles bièvres semblent tracer d’élégantes lignes dans le ciel…

Durant trois heures, une soixantaine de personnes observe la vie de la Grande Cariçaie depuis le large.

Une fois sorti du canal, le Romandie II longe la rive en direction de Cudrefin, sans dépasser les bouées marquant la limite de la réserve. Et même si le rivage est relativement éloigné, la croisière reste instructive. Au micro, Sophie Jaquier se veut pédagogique: «La Grande Cariçaie se compose de trois zones. Au premier plan, la beine lacustre. Il s’agit d’une zone peu profonde, moins de 9 mètres d’eau. La lumière parvient jusqu’au fond et permet une grande activité biologique sous-marine qui attire de nombreuses espèces d’oiseaux aquatiques.» Au second plan, les marais sont principalement occupés par des roseaux, puis, en arrière-plan, la forêt riveraine, composée notamment de saules, reconnaissables à leur feuillage argenté, barre l’horizon.

La Grande Cariçaie est une zone fragile dont la gestion nécessite l’intervention de l’homme. Car côté lac, l’action des vagues mange les roselières et, côté rivage, la forêt avance inexorablement, explique la biologiste. Si nous ne faisons rien, il ne restera bientôt que des arbres.»

Déjà haut dans le ciel, le soleil indique qu’il est temps de revenir au port. Bientôt, les bateaux de plaisance auront pris possession des lieux. La communion avec la nature en sera alors nettement moins intense.

Paroles de passagers

Isilda Maeder, d’Avenches (VD)

Isilda Maeder, d’Avenches (VD)

«J’aime beaucoup randonner dans la région pour observer les oiseaux et les canards. Cette escapade matinale m’a donné envie de revenir, mais cette fois-ci le soir pour profiter du coucher de soleil.»

Janine et Michel Porchet, de Gland (VD)

Janine et Michel Porchet, de Gland (VD)

«La croisière était enchanteresse. Avec le bateau qui avance lentement, nous pouvons nous approcher des oiseaux sans les déranger. La visite commentée du centre de La Sauge, où nous avons pu apercevoir un martin-pêcheur, était elle aussi très informative.»

Daniel Rouzeau, de Froideville (VD)

Daniel Rouzeau, de Froideville (VD)

«Ça valait vraiment la peine de se lever. C’est un privilège de pouvoir admirer ce cadre prodigieux. J’ai beaucoup aimé le caractère aléatoire de la nature et ne pas savoir à l’avance ce qu’on pourra vraiment observer. C’est la faune qui décide de se montrer ou non.»

© Migros Magazine – Pierre Wuthrich

Auteur: Pierre Wuthrich