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22 septembre 2014

Saint-Maurice: Eric Chevalley sur la piste des martyrs

Vaudois et protestant, le latiniste Eric Chevalley a beaucoup étudié les manuscrits les plus anciens relatant l’histoire de saint Maurice. Le point sur une figure qui a marqué l’Occident chrétien, au moment où débutent les célébrations du 1500e anniversaire de la célèbre abbaye qui lui est dédiée.

Eric Chevalley, latiniste.
Eric Chevalley a mené «une véritable enquête policière. Les manuscrits sont postérieurs, souvent de plusieurs siècles au texte original».

Ce ne sont que décapitations et chrétiens d’Orient massacrés. Comme un parfum d’actualité brûlante. Sauf que ces faits-là – le martyre de la légion thébaine dans le défilé d’Agaune – se seraient produits à la fin du IIIe siècle. Pour aboutir le 22 septembre 515 à la fondation de l’abbaye de St-Maurice. Les cérémonies du 1500e débutent justement ce 22 septembre.

Eric Chevalley, latiniste.
Eric Chevalley, latiniste.

Cette histoire-là, Eric Chevalley semble la connaître comme s’il y avait assisté. Lui, le latiniste «vaudois et protestant» qui s’est lancé, d’abord pour un mémoire de licence puis aujourd’hui un livre, dans l’étude et la comparaison des manuscrits les plus anciens relatant l’affaire.

Une véritable enquête policière. Les manuscrits sont postérieurs souvent de plusieurs siècles au texte original.

Les deux principaux textes qui racontent l’histoire de saint Maurice, l’un dû à Eucher, l’évêque de Lyon, l’autre, anonyme, datant probablement du Ve siècle, présentent une différence majeure. Dans le premier cas, c’est parce qu’ils refusaient d’aller massacrer des chrétiens en Gaule que Maurice et ses compagnons ont été décapités sur ordre de l’empereur romain Maximien. «On sait pourtant qu’il n’y a pas eu à cette époque de persécutions véritables en Gaule.»

Dans l’autre version, ce serait pour avoir refusé de participer à une cérémonie de sacrifices aux dieux romains. «Cela correspond bien aux tensions de l’époque apparues dans l’armée entre les chrétiens et le pouvoir.»

Nombre de détails pourtant ne collent pas: «Jamais des soldats d’une partie de l’empire n’étaient envoyés dans une autre. Jamais on n’aurait engagé en Occident une troupe venue d’Orient.» L’histoire de la «décimation» ensuite – l’empereur ordonne de tuer un soldat thébain sur dix jusqu’à ce que les autres se soumettent – paraît suspecte. «Cette pratique, en vogue à l’époque romaine classique, n’existait plus du tout au IIIe  siècle». Et puis les noms Maurice, Candide, etc. «sont latins alors qu’ils devraient être orientaux». L’existence en outre d’une légion thébaine au sein de l’armée romaine n’est attestée que bien plus tard.

L’Egypte, la terre des chrétiens parfaits

Mais pourquoi diable alors aurait-on «inventé» des soldats égyptiens? Eric Chevalley donne une piste: «A la fin du IVe siècle, il existe tout un courant ascétique de moines qui prennent comme modèles les Egyptiens. De saint Romain par exemple, qui s’installe sous les sapins dans le Jura, on dit qu’il fait comme «saint Antoine en Egypte». L’Egypte est perçue comme une terre où il y a des chrétiens parfaits.»

Toujours est-il que dès la fin du IVe siècle, le premier évêque du Valais Théodore, dont l’existence est attestée, et qui aurait découvert les corps, fonde une première église «dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’Agaune devient très vite un lieu saint connu, que des pèlerinages sont organisés».

Curieusement à la même époque un événement semblable survient à Milan: l’évêque Ambroise y découvre, en 386, des corps de martyrs militaires et organise aussitôt un culte. «Le culte des martyrs servait d’outil contre les ariens (tenant d’une hérésie qui niait la trinité)ou contre les païens».

Des païens encore très présents en Gaule «où le christianisme s’est imposé plus lentement qu’ailleurs». Des sépultures païennes importantes, de plus, existaient au pied du rocher d’Agaune, et «souvent l’Eglise a utilisé les emplacements de la sacralité ancienne: on y mettait un saint pour remplacer des divinités antérieures».

La naissance d’une vraie grande abbaye

Mais c’est bien le 22 septembre 515 que les choses prennent une autre dimension avec la fondation «d’une vraie, grande abbaye autour d’une liturgie compliquée et dotée de moyens matériels importants». Une abbaye fondée par le roi burgonde Sigismond, fraîchement converti de l’arianisme et encouragé dans sa démarche notamment par Maxime, l’évêque de Genève, où Sigismond résidait.

Le premier abbé, Hymnémode, un ancien ermite ayant vécu dans une grotte, était lui aussi burgonde. «Sigismond souhaitait ainsi rallier ceux des Burgondes qui étaient restés fidèles à l’arianisme.» Quant à la liturgie adoptée, la louange perpétuelle, autrement dit la prière en continu, elle allait devenir la marque de fabrique de St-Maurice. «Une pratique imitée de ce qui se faisait à Constantinople, avec les moines acémètes, ceux qui ne dorment pas. C’était une manière de montrer qu’on était parfaitement orthodoxe, qu’on n’était plus arien, mais cela devait être compliqué à organiser, avec des groupes de moines qui se relayaient. Une sorte de 3/8.»

Le vrai miracle, c’est peut-être que l’abbaye de St-Maurice ait réussi à traverser quinze siècles. Eric Chevalley avance plusieurs explications: «L’abbaye a été souvent associée aux pouvoirs successifs, auxquels elle servait de légitimation. Et puis surtout, elle est construite à l’endroit où reposent les dépouilles de martyrs militaires, qui représentaient une importance particulière pour l’imaginaire médiéval.»

Militaire certes, Maurice, mais aussi un peu objecteur de conscience. Personne n’est parfait.

© Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Laurent de Senarclens