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14 novembre 2016

Sans toit, les coléoptères sortent du bois

Pour la première fois, une liste rouge de quatre familles de coléoptères lignicoles met en lumière leur rôle essentiel à l’équilibre des forêts. Près de la moitié est en danger, faute de bois mort en suffisance nécessaire à leur survie.

La population du protaetia aeruginosa régresse sur le Plateau et il semble avoir disparu du Valais. (Photos: DR)

Presque plus rien à se mettre sous la dent! Ni branche morte en décomposition ni un gros vieux tronc à coloniser. Pas évident de faire partie des grandes familles de coléoptères lignicoles dans nos contrées. Ce serait même plutôt galère. Après quatorze années passées à recenser les membres des quatre familles de lignicoles indigènes que sont les bupestres, les longicornes, les cétoines et les lucanes, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) publie pour la première fois une liste rouge des espèces menacées*.

Le bilan est lourd: sur les 256 espèces étudiées, 46% sont en danger de disparition et 18% pourraient même l’être bientôt.

La nouvelle n’a pas fait plus de bruit qu’un battement d’élytres. Pourtant, si insignifiants qu’ils paraissent, ces petits insectes jouent un rôle essentiel dans l’équilibre des forêts, avertit Francis Cordillot, collaborateur scientifique à l’OFEV en charge de la fameuse liste. «On s’est rendu compte que les vieux arbres nécessaires à leur survie doivent vivre de deux à quatre fois plus longtemps que leur âge de maturité économique. De plus, ils sont aussi l’habitat d’autres espèces qui ont de tout temps évolué avec les coléoptères. Ces derniers sont par exemple des proies pour les oiseaux, comme le pic-vert, mais aussi des chauves-souris. Leur disparition signifie par conséquent aussi celle d’une partie de la nourriture pour leurs prédateurs.» Ils jouent également un rôle de stabilisateur des forêts en se nourrissant de champignons qui, lorsqu’ils sont malades, sont ainsi éliminés.

De la forêt au verger, tous les milieux sont touchés

Les capricornes, cétoines et consorts ont du souci à se faire. Car depuis que les forêts sont sevrées d’arbres morts, ils n’ont plus nulle part où aller. La majorité colonise en particulier les forêts alluviales, les forêts de feuillus de basse altitude et leurs lisières mais aussi les haies, les clairières, les vergers, les allées et même les vieux arbres isolés. Qu’il s’agisse de pondre leurs larves, de se nourrir ou de se loger, ils ont – un peu comme des victimes de catastrophes naturelles, à l’échelle de l’évolution – tout perdu du jour au lendemain.

L’intensification de la production de bois ne doit pas empêcher de laisser assez d’arbres atteindre leur soi-disant troisième âge,

rappelle Francis Cordillot. Les coléoptères ne trouvent plus la qualité de bois mort au sol ou de vieux tronc sur pied contenant, entre autres, les champignons dont ils se nourrissent.»

Une stratégie globale est nécessaire

Les forêts du Plateau et du Jura sont particulièrement touchées, mais elles ne sont pas seules. D’anciens vergers, des allées et des jardins à vieux arbres en milieu agricole et urbain sont aussi un terrain de raréfaction. Pour remédier à cette situation, l’OFEV a préparé un plan d’action concrétisant la Stratégie biodiversité suisse (SBS) adoptée en 2012 par le Conseil fédéral. Car pour inverser la tendance, il est primordial de maintenir des forêts claires et lumineuses et de préserver des îlots de sénescence, soit sciemment abandonnés et qui évoluent jusqu’à l’effondrement complet des arbres.

Une lueur d’espoir émane de l’actuel accroissement du volume de bois mort et du nombre de gros arbres dans la forêt suisse. Tout comme elle se lit dans l’augmentation des forêts dont les arbres sont âgés de plus de 50 ans. Le salut des coléoptères passe par la formation des professionnels et la sensibilisation des particuliers entretenant de vieux arbres, poursuit le rédacteur de la liste. Car si la quantité de bois mort augmente, la qualité de ce dernier doit encore correspondre aux exigences des coléoptères lignicoles qui sont bien précises:

Ils ont besoin d’arbres affaiblis ou morts restant aussi longtemps que possible sur pied.

Avant de couper un vieil arbre, on peut déjà créer un microhabitat favorable à tout un microcosme en entassant à proximité de son tronc ses vieilles branches tombées au sol ou coupées pour des raisons de sécurité. Afin d’assurer à long terme la survie de ces coléoptères, il importe de planter à proximité de nouveaux arbres qui prendront le relais.»

Vive le réchauffement climatique!

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le salut pourrait aussi venir du réchauffement climatique. Des études dans des forêts de hêtres européennes à climat chaud ont démontré que certaines espèces de coléoptères étaient présentes même lorsqu’il n’y avait que peu de bois mort. Amateurs de chaleur, ils auraient donc moins besoin de bois mort dans ces conditions. Une autre conséquence favorable des changements climatiques est l’augmentation de catastrophes naturelles telles que les sécheresses, les tempêtes, les inondations ou les glissements de terrain, qui sont de grands pourvoyeurs d’arbres morts. En attendant, ne reste plus qu’à observer le tronc ou les branches des vieux arbres ou d’examiner une vieille souche pour tenter de les apercevoir.

* Pour consulter les listes rouges de l’OFEV, dont celle des coléoptères: www.bafu.admin.ch/listesrouges

Zoom sur quatre espèces menacées

Le Grand Capricorne (Cerambyx cerdo)

Situation: au bord de l’extinction.

Où dans le monde? En Europe centrale et méditerranéenne, rarement en Scandinavie.

Où en Suisse?Surtout à basse altitude. Dans la plaine du Rhône.

Son milieu:les allées de vieux arbres, les arbres isolés, les chênaies et les châtaigneraies. Vieux tronc dépérissant ou déjà mort.

Son avenir: sa régression est marquée sur l’ensemble du pays et il a disparu de plusieurs régions du Plateau. Le canton de Genève abrite plus de la moitié des localités suisses où l’espèce est encore bien répandue. Son habitat, en partie dans les zones urbaines et périurbaines, est cependant sous forte pression: son maintien ne repose parfois que sur peu d’arbres, sans arbres de remplacement.

Durée de développement: de trois à quatre ans.

La Mélanophile tachetée (Trachypteris picta)

Situation: au bord de l’extinction.

Où dans le monde?Rarement en Europe centrale et plus couramment en Europe méditerranéenne et en Afrique du Nord.

Où en Suisse? Sur le Plateau, plus particulièrement le bassin genevois et la vallée du Rhône.

Son milieu: elle aime les saulaies blanches dans le périmètre d’une zone alluviale active. Elle privilégie le microhabitat fait de bois mort dépérissant, de souches et de troncs.

Son avenir: sa présence est en régression. Elle a été retrouvée dans trois zones alluviales intactes du canton de Genève (Moulin-de-Vert, vallon de l’Allondon et vallon de la Laire)mais semble bien avoir disparu du Valais.

Durée de développement: entre un et deux ans.

La Cétoine de Rhodes (Protaetia angustata)

Situation: au bord de l’extinction.

Où dans le monde? En Europe méditerranéenne, surtout orientale et rarement en Europe centrale.

Où en Suisse? Sur le versant sud des Alpes uniquement, soit au Tessin dans la plaine de Magadino, le val Maggia, le val Verzasca et le Sottoceneri.

Son milieu:les vieux arbres et les vergers de châtaigniers. Elle privilégie le microhabitat fait de bois mort et de terreau en cavités.

Son avenir: de plus en plus proche de l’extinction. N’a pas été retrouvée dans le Sopraceneri et s’est raréfiée dans le Sottoceneri où, malgré des recherches ciblées, une seule localité a pu être confirmée à Meride en 2011.

Durée de développement: probablement deux ans.

L’Anthaxie fulgurante (Anthaxia fulgurans)

Situation: en danger.

Où dans le monde? En Europe centrale et méditerranéenne.

Où en Suisse? Sur le versant sud des Alpes uniquement, au Tessin dans le Sottoceneri.

Son milieu:elle aime plus particulièrement les lisières thermophiles structurées, là où elle peut trouver un microhabitat fait de brindilles au diamètre inférieur à 5 cm.

Son avenir: très incertain, car depuis 1999, elle n’a été retrouvée que dans la commune tessinoise de Meride.

Durée de développement: entre un et deux ans.

Texte © Migros Magazine – Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey