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8 décembre 2014

«Au fond, je suis un homme de la rue»

A 90 ans, Charles Aznavour continue d’écrire inlassablement et de monter sur scène pour retrouver avec «bonheur» son public. Dialogue chez lui, à Saint-Sulpice (VD).

Portrait de Charles Aznavour
En septante ans de carrière, Charles Aznavour a composé plus de 800 chansons, chanté en six langues et vendu plus de cent millions de disques. (Photo: François Berthier/Paris match/Contour by Getty Images)

Je suis un peu impressionné quand même…

Mais alors désimpressionnez-vous et on y va…

Mark Twain a écrit: «Le secret du bonheur c’est de compter les moments heureux, pas les anniversaires.» Cela vous va-t-il?

Parfaitement. J’ai eu 90 ans. Très bien. Mais au fond, les anniversaires, je m’en fiche. 89 ans ou 90 ans, quelle importance? Les jours de fête, c’est lorsque l’on est avec les gens que l’on aime, pas une date dans un calendrier. Et ce qui m’intéresse, c’est de travailler, de chanter, de rencontrer encore le public.

Justement, comment allez-vous?

Je vais bien, merci. Je suis encore là, et j’en suis heureux, alors que beaucoup de ceux que j’ai côtoyés et aimés sont partis.

Un effet de votre passion du travail?

Disons que j’ai la passion de mon métier. Je ne me sens jamais en vacances parce que même quand je suis quelque part en famille, j’écris, je lis, je vais voir des spectacles. Depuis toujours, j’ai travaillé dur, ce qui est important. Et j’ai aimé travailler, ce qui est encore mieux.

J’ai lu dans vos mémoires…

Je n’écris pas vraiment mes mémoires. D’abord, j’écris des pages de livres ou des strophes de chansons, parce que c’est un bonheur vital pour moi. J’écris des choses qui sont dans ma mémoire. J’ai eu une vie non seulement longue mais plutôt bousculée et, à travers ce vécu, peut-être que cela peut apporter quelques réflexions à des jeunes qui se plaignent de ne rien avoir vécu.

Ce qui peut aussi faire réfléchir, c’est que votre succès, immense, est pourtant arrivé tard dans votre carrière.

Le succès est venu après déjà pas mal d’années de vie artistique, oui. Mais il a surgi avec tous les ingrédients que j’avais depuis le début. Ce n’est pas moi qui me suis trompé de date, c’est la critique. Et de beaucoup.

Pourquoi préférez-vous être défini comme un artisan plutôt que comme une star?

D’abord parce que le mot star ne veut rien dire. Enfin plus aujourd’hui. Artisan, ça me va d’abord parce que cela correspond à la réalité, à ma réalité. Ensuite parce que je suis issu d’un milieu modeste et que je ne suis ni un intellectuel ni un beau parleur. Mon travail a façonné mon aventure artistique. Pas mes discours ou ma vie privée.

Et alors quel fut votre meilleur outil d’artisan?

Il y en a plusieurs. La danse, puisque j’ai fait du classique. Le théâtre et le cinéma, puisque j’ai joué et tourné. Mais évidemment c’est avant tout resté la chanson. Peu à peu l’écriture a pris le dessus. Si je n’écrivais pas, je ne chanterais plus. Je me sens comme un auteur qui chante. Un peu comme un enfant qui a son jouet de Noël et qui veut le montrer au plus grand nombre.

Auriez-vous pu chanter des morceaux écrits par d’autres?

J’ai toujours eu beaucoup de difficulté à chanter des textes que je n’ai pas écrits. Déjà lorsqu’il y a des élisions je suis incapable de chanter. Pour moi, c’est moche. D’ailleurs on peut tout à fait écrire une chanson avec un tempo rapide sans élision. Secundo, je n’aime pas les rimes imparfaites. Ça me dérange. Donc si on m’avait écrit ce type de chansons, j’aurais été très malheureux.

Pourquoi Charles Trenet est-il votre modèle absolu?

Parce qu’il a fait ce que les autres n’ont pas fait: chanter des chansons gaies, mais avec du fond. Prenez la plupart de ses premiers succès. «Je chante» , par exemple: le texte n’est pas du tout léger. C’est tout de même l’histoire d’un gars qui se pend. «J’ai rendez-vous avec la lune»: non plus. Il a montré qu’on pouvait aller au-delà de la chansonnette facile. Il y a une ouverture pour quelqu’un comme Guy Béart. D’ailleurs, c’est aussi la force de Trenet: il y a chez lui une ouverture pour tous ceux qui sont venus ensuite. Pour Brassens, pour Brel, et pour moi bien sûr. Trenet, c’est celui que chacun d’entre nous a rêvé d’être.

Pourtant la critique intellectuelle lui a longtemps préféré Brassens ou Brel, justement…

Les intellectuels sont comme d’autres: stupides lorsqu’ils ne font que suivre la mode.

Il ne faut pas suivre la mode, il faut suivre ce que l’on aime. Cela dit, j’adore Brassens. Sa versification impeccable, ses thèmes de société très larges…Je me sens proche aussi de Guy Béart, qui avait ce même type d’ingrédients.

Vous jouez du piano. Cela change-t-il quelque chose?

Le piano, je m’en sers uniquement pour travailler. Je ne l’ai pas appris, là aussi je suis un autodidacte. Ce qui m’est indispensable pour écrire, en revanche, c’est la voix: lorsque je suis fatigué, qu’elle ne marche pas, je suis incapable de trouver une idée. Parce que je dois chanter mes mots en même temps que je les écris.

Charles Aznavour sur scène
Charles Aznavour: «Je suis en quelque sorte revenu à ma voix d’antan.» Photo: Nicolas Aznavour.

Et votre voix, alors? Elle est immédiatement reconnaissable. Avez-vous, comme d’autres, vécu dans l’angoisse de la perdre?

Ah non, puisque en fait je l’avais perdue déjà au début. Non, en fait, elle a suivi une courbe qu’elle n’avait pas au départ. Et curieusement, depuis quelques années, cette courbe s’est infléchie. Je suis en quelque sorte revenu à ma voix d’antan. J’en avertis d’ailleurs le public, parce que certains peuvent penser que je suis enroué. Ce n’est pas ça. Mais j’ai comme un voile sur les cordes vocales qui a disparu pendant une trentaine d’années et qui maintenant est revenu.

Vous avez sorti plus d’une trentaine d’albums de chansons originales…

Davantage que cela, je crois. On doit être à une cinquantaine.

Et comme vous aimez varier vos concerts, comment parvenez-vous à retenir toutes ces paroles?

J’ai un prompteur. Je le dis au public. A mon âge, je sais qu’on me pardonne volontiers. Et puis tout le monde le fait, mais le cache. Je suis de la vieille école: je ne peux pas avoir un truc dans les oreilles et jouer la comédie si quelqu’un me dicte mon texte. Et puis la mémoire, ça se travaille. Sinon on la perd deux fois plus vite. Tous les soirs, toutes les nuits, j’apprends quelque chose.

La scène?

C’est le miracle. Ce n’est pas juste un désir, c’est un bonheur. Je suis poussé vers elle. Bien avant la presse, le public m’est fidèle. Et j’ai besoin d’aller devant lui. Vous savez, en toutes ces années, je me suis analysé.

Je suis un homme du peuple, qui parle comme lui, qui a enjolivé son langage petit à petit à force de lectures.

Vous avez fixé la date de votre dernier concert, le jour de vos cent ans. Même après tant d’années de carrière, pas de lassitude alors?

Si je sais quand ce sera, c’est pour être sûr que je serai là. Mais je ne sais pas où. Ce ne sera pas en Arménie. A New York, Paris, Londres ou Genève. Eh non, je n’ai pas envie d’arrêter parce que j’aime trop mon métier.

Je suis sans doute le seul chanteur triste qui est heureux d’être devant son public. Et il paraît que ça se sent.»

Certaines de vos chansons appartiennent désormais au patrimoine artistique mondial. Une recette?

Malheureusement, non. Je n’ai pas cherché à écrire des choses commerciales. Après, si ça ne dure pas, c’est parfois la faute de l’artiste. Mon premier succès a été «Sur ma vie». Au bout d’une décennie, j’ai arrêté de la chanter. Elle a disparu. Et un jour, je l’ai remise dans mes concerts et elle est ressortie de l’oubli.

La postérité?

Je n’y crois pas beaucoup. Pour un architecte ou un peintre, peut-être. Mais un chanteur…

Diriez-vous comme Gainsbourg que la chanson est un art mineur?

Ah non, je ne suis pas d’accord avec. C’est un art qui apporte des moments majeurs dans un contexte populaire.

Vous êtes quelqu’un de discret… pas très people, au fond…

Pour être people, il faut sortir tous les soirs et s’emmerder avec les autres. Je n’y tiens pas. Je préfère fréquenter mes amis, et faire des rencontres enrichissantes. J’ai eu ma période où j’aimais beaucoup sortir et aller danser, cela dit. Mais ce n’était pas pour me montrer, c’était par plaisir.

Qu’en pensez-vous quand on dit de vous que vous êtes le dernier grand de la chanson française ?

Je crois que la qualité du texte demeure. Elle existait chez les grands que l’on a déjà cités, ou encore chez Nougaro par exemple. Mais selon moi quelqu’un comme Cabrel est aussi un flambeau de la chanson française.

Portrait de Charles Aznavour sourant sur fond neutre.
Charles Aznavour a grandi dans un milieu sensible à l'art. (Photo: François Berthier/Paris match/Contour by Getty Images)

Le travail, vous l’avez dit, reste pour vous une valeur cardinale. Dure-t-on aussi longtemps sans cela?

Je ne sais pas, à vrai dire. Mais j’imagine qu’on ne se renouvelle pas. Et alors comment durer? Quand on est laborieux, on finit par ne plus se ressembler tout à fait. Ainsi, le public a toujours un peu de surprise. Je connais beaucoup d’artistes pourtant excellents qui sont complètement oubliés parce qu’ils n’ont pas su se renouveler.

Vous avez chanté en de nombreuses langues. Pourquoi traduire vos chansons?

C’est l’auteur qui a voulu cela, pas le chanteur. Je suis d’ailleurs très pointilleux sur les textes traduits. Du coup, c’est très bien fait.

Si vous redeveniez enfant avec la même volonté artistique, feriez-vous la même chose?

Oui, je collerais au pas d’un chanteur, comme je l’ai fait autrefois avec Maurice Chevalier. J’ai dû aller le voir une vingtaine de fois à l’âge de 12 ou 13 ans. A 9 ans, je savais ce que j’allais faire. Mon père était chanteur, ma mère actrice. Ils ont dû abandonner leurs carrières en arrivant en France, mais il y avait une grande sensibilité artistique à la maison. Ma sœur jouait du piano. On allait très souvent au cinéma. Pour l’arménien, nous avions le théâtre arménien qui tournait en France. Et à Pigalle, le cinéma russe tous les dimanches matin.

Et comment persévère-t-on alors que ça ne marche pas?

J’avais été encouragé par des gens plus importants que la critique. Chevalier, Trenet, Piaf croyaient en moi. Je n’allais pas m’embêter pour un gars qui écrivait quatre lignes un peu méchantes dans un journal.

Vous remontez sur une scène suisse le 12 décembre, à l’Arena de Genève. C’est un pays où vous vivez depuis plus de quarante ans. Vous sentez-vous un peu d’ici?

Mon pays, c’est la langue française.

Recevez-vous beaucoup de demandes de la part de jeunes artistes?

Je ne donne jamais de conseil. Pourquoi en donner à quelqu’un qui ne me ressemble pas? Et s’il me ressemble, ça m’énerve, alors ce n’est pas la peine…

Votre nouvel album s’appellera «Nostalgia». Vous êtes-vous réconcilié avec la nostalgie?

La nostalgie, c’est un bon réservoir thématique. Ce que je n’aime pas, c’est la tristesse.

Je me sens comme un survivant. Et un survivant n’a pas le droit d’être triste.»

Texte: © Migros Magazine - Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey