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5 septembre 2016

«Se démarquer au niveau social»

Pour le professeur Thomas Dyllick, directeur de l’Institut d’économie et d’écologie de l’Université de Saint-Gall, les sociétés coopératives ont de nombreux atouts à faire valoir – même dans une économie mondialisée.

Thomas Dyllick
«Les coopératives sont ancrées dans une réalité proche des clients», explique Thomas Dyllick.

Thomas Dyllick, en Suisse, les coopératives s’appuient sur une solide tradition. Pourtant, sont-elles taillées pour résister à une concurrence de plus en plus rude?

L’exemple de Migros démontre que les entreprises de ce type ont des chances de réussite. D’une manière générale, les coopératives présentent des atouts essentiels de nos jours: évoluant hors du marché des capitaux, elles ne sont pas contraintes de se battre en permanence pour verser le plus gros dividende possible. Elles ne courent pas de bilan en bilan, mais prennent le temps de respirer.

Comment cela se traduit-il au quotidien?

Les coopératives, qui ne doivent pas immédiatement dégager de profit, disposent d’un calendrier plus étendu pour se construire. C’est ce qu’illustre le maillage logistique étroit de Migros, qui s’est développé au fil des années pour constituer aujourd’hui un avantage concurrentiel.

Cette perspective à long terme représente-t-elle la principale différence entre les sociétés anonymes et les coopératives?

A mon sens, la différence essentielle réside dans le fait que les coopératives ne servent pas seulement les intérêts de leurs propriétaires mais également ceux de leurs collaborateurs, de leurs clients, et plus largement, d’une vaste communauté. Voilà ce qui est précisément dans l’air du temps. Même aux Etats-Unis, où les sociétés anonymes dominent, de nouveaux modèles entrepreneuriaux sont testés: bien que cotées en Bourse, les B corporations sont tenues par leurs statuts de respecter des normes éthiques.

Les coopératives œuvrent pour l’intérêt général, dit-on. Mais qu’entend-on par là?

Au cours de la dernière décennie, ce concept a fortement évolué. Auparavant, pour une entreprise comme Migros, il s’agissait de démocratiser la consommation. De la banane aux voyages en passant par le réfrigérateur: les produits comme les services devaient être à la portée de tous les budgets. Actuellement, le bien-être de la communauté est davantage défini à travers le prisme écologique. Agir pour le grand public, c’est s’engager en faveur de la société mais aussi de l’environnement. Un programme de durabilité comme Génération M incarne cette nouvelle orientation.

Les sociétés coopératives sont souvent moins centralisées et, à l’inverse, davantage structurées au niveau régional. N’est-ce pas une faiblesse?

Il arrive au contraire que cette articulation régionale se révèle un point fort: les coopératives sont ancrées dans une réalité et proches de leurs clients. Les consommateurs perçoivent ces entreprises comme des emblèmes régionaux ou patriotiques. Dans les groupes mondialisés, le lieu où est installé le siège est souvent complètement interchangeable. Il peut à tout moment se déplacer. Ce mode d’organisation génère toute une classe de cadres nomades apatrides. En revanche, une entreprise internationale est certainement plus à même de réaliser des innovations techniques majeures et de les commercialiser dans le monde entier.

Serait-ce à dire que les coopératives sont moins novatrices?

En ce qui concerne les nouveautés technologiques, elles ne sont pas vraiment aux avant-postes. En revanche, elles peuvent se démarquer au niveau social et trouver ainsi des solutions à des problèmes actuels urgents. Je pense par exemple à l’intégration des réfugiés, laquelle doit s’effectuer à l’échelon régional et local – justement la terre d’excellence des coopératives.

Comment envisagez-vous l’avenir des sociétés coopératives?

Elles continueront d’occuper une place importante dans une multitude de branches, notamment le commerce de détail. Aujourd’hui, après les excès du capitalisme, elles correspondent davantage aux aspirations des individus.

Texte © Migros Magazine

Auteur: Michael West

Photographe: Hannes Thalmann