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2 avril 2013

Se faire plaisir pour entretenir sa mémoire

Le cerveau et le fonctionnement de la mémoire ont désormais un Centre de recherche qui leur est consacré au CHUV à Lausanne. L’occasion de se pencher sur cette boîte noire et de tordre le cou à quelques idées reçues.

mémoire
"Une mémoire a une capacité infinie". (Illustrations: Olga Fabrizio)

Les oublis sont un signe précurseur de la maladie d’Alzheimer.

Vrai et faux. Oublier où l’on a parqué sa voiture, perdre ses clés, ne plus se souvenir du nom d’une personne… Ces troubles sont-ils banals et liés à l’âge ou pathologiques? Question difficile, puisque le vieillissement du cerveau s’accompagne souvent de troubles de la mémoire, mais que ceux-ci n’évoluent pas forcément vers une maladie. Une chose est sûre: plus l’on vieillit, plus le risque de développer une pathologie de type Alzheimer est grand. Pour déceler cette maladie, mieux vaut consulter un spécialiste, qui emploiera des méthodes sophistiquées, tests de mémoire et imagerie par résonance magnétique, pour faire un diagnostic précis.

Jean-François Démonet, neurologue et directeur du Centre de la mémoire du CHUV à Lausanne. (Photo: LDD)
Jean-François Démonet, neurologue et directeur du Centre de la mémoire du CHUV à Lausanne. (Photo: LDD)

La maladie d’Alzheimer est en augmentation.

Vrai. C’est l’effet papy boom! Les sociétés occidentales ont vu leur espérance de vie augmenter de manière considérable, puisque l’on gagne un trimestre de vie tous les ans. «Là où les centenaires étaient une exception, leur nombre a été multiplié par septante en un siècle. Désormais quatre générations cohabitent. Mais nous découvrons des conséquences du vieillissement que l’on ne voyait pas auparavant», explique Jean-François Démonet, neurologue et directeur du Centre de la mémoire du CHUV à Lausanne. Il n’y a donc pas de virus d’Alzheimer, mais un simple lien de cause à effet. Si à 50 ans le risque de développer cette pathologie est faible, à 90 ans, il est de 50%. En Suisse, cette maladie touche 100 000 personnes sur une population de 7,5 millions, soit 10 000 patients pour le seul canton de Vaud et une prévision de 15 000 dans vingt ans.

(Illustrations: Olga Fabrizio)
(Illustrations: Olga Fabrizio)

Mais de quoi s’agit-il au juste? Rarement génétique (moins de 1% des patients), cette maladie très lente, qui survient à un âge tardif, est le plus souvent une maladie de surcharge. «Le corps très vieux ne sait plus se débarrasser de ses déchets encombrants. Comme dans une grande ville, quand les éboueurs sont dépassés par les tas d’ordures», explique le spécialiste. Ainsi l’accumulation d’une substance, la protéine tau, qui ne peut plus être éliminée, entraîne la mort progressive des neurones.

Le déclin cognitif commence à 50 ans.

Vrai et faux. Si le rythme de remplacement des vieilles parties des cellules par des nouvelles, à l’instar des pièces d’une voiture qu’il faut régulièrement changer, est très rapide chez l’enfant, il est plus lent chez une personne âgée. Mais il est difficile de dater le moment exact du déclin cognitif, puisqu’il varie selon les personnes. Par ailleurs, tout le fonctionnement cérébral ne décline pas d’un coup: la capacité d’apprentissage, le temps de réaction, la vitesse de traitement de l’information ralentissent avant 50 ans, en revanche le vocabulaire, le savoir, la connaissance des mots restent souvent intacts même à un âge avancé.

Le cerveau ne fait que perdre des neurones avec le temps.

Faux. On a longtemps cru que le cerveau ne pouvait que se détériorer avec les années, mais les neurosciences ont découvert que le mécanisme de plasticité tissulaire durait en fait toute la vie. Mieux: non seulement le cerveau continue à se modeler en permanence, mais il produit de nouveaux neurones à tout âge. «La neurogenèse chez l’adulte dans la région germinale, lieu de formation du cerveau, est l’une des découvertes récentes les plus importantes dans le domaine des neurosciences. Et cette capacité germinative, avec un rendement qui se ralentit bien sûr, reste valide toute la vie», écrit Nicolas Franck, psychiatre et auteur de l’ouvrage Entraînez et préservez votre cerveau (Ed. Odile Jacob 2013).

(Illustrations: Olga Fabrizio)
(Illustrations: Olga Fabrizio)

Les neurones nouvellement créés sont-ils tous utiles? Pas forcément. Mais tout apprentissage nouveau se traduit par une néoneurogenèse. «Il y a plein de connexions qui poussent de manière arbitraire, un peu comme une forêt avec des arbres qui se touchent. Mais ce sont seulement les connexions renforcées, actives plusieurs fois, qui vont perdurer», précise Jean-François Démonet.

Avec l’âge, les souvenirs anciens restent et les récents s’estompent.

Faux. S’il est vrai que, dans un cas d’amnésie rétrograde, l’on évoque plus facilement les souvenirs anciens que les récents, il serait une illusion de penser que la mémoire à long terme est plus fiable. Quand on vérifie les souvenirs soi-disant bien conservés, ils ne le seraient pas tant que ça. «La mémoire à long terme permet de sauver de l’oubli bon nombre d’informations au prix de leur transformation. Une mémoire a une capacité infinie, mais une fidélité très mauvaise. Le souvenir est quelque chose de dynamique, ce n’est pas une trace sur un disque dur. Il ne garde que ce qui fait sens pour lui, qui a une valeur d’émotion. Il oublie l’accessoire et garde l’essentiel. C’est une économie d’efficacité», observe le spécialiste.

Manger de la vitamine E entretient le cerveau.

Vrai. En matière d’alimentation, beaucoup d’hypothèses ont été avancées. Ainsi la cannelle, le jus de pomme, le vinaigre seraient bons pour prévenir le déclin cognitif, d’après Jean Carper, auteure de l’ouvrage 100 conseils simples et efficaces pour lutter contre la maladie d’Alzheimer (Ed. de l’Homme, 2011). Une recommandation qui fait sourire Jean-François Démonet: «Le monde de la santé est d’autant plus riche en propositions fantaisistes que la science est faible. Bien sûr, le régime crétois, fruits-légumes-poisson vaut mieux que des frites à tous les repas. Mais il importe surtout de manger équilibré.» D’une étude hollandaise, il ressort que seule la vitamine E et son effet antioxydant jouerait un rôle préventif, faisant chuter de 25% le risque de développer une démence.

Les longues études gardent le cerveau en bon état plus longtemps.

Vrai. L’éducation, un long cursus scolaire et universitaire, serait un excellent garde-fou contre le déclin cognitif. Pourquoi? Parce que l’effort intellectuel constitue une réserve cognitive, qui permet de mieux résister aux éventuelles lésions des circuits cérébraux et peut même retarder l’apparition de la maladie d’Alzheimer de sept à dix ans, d’après Nicolas Franck. Un constat qui reste valable toute la vie: acquérir de nouvelles connaissances, même à 80 ans, permet de mieux lutter contre les démences.

Il faut apprendre des listes par cœur pour faire travailler sa mémoire.

Faux. Essayer de mémoriser le bottin, se bourrer le crâne de listes sans fin ne serait finalement pas si utile que ça. Parce que le cerveau n’enregistre pas ce qui l’ennuie. «Mieux vaut faire son jardin! lance Jean-François Démonet. Parce que cette activité développe des capacités, la créativité, qu’il faut réfléchir à l’emplacement où l’on mettra son persil et ses tomates. Il est important que l’apprentissage fasse sens émotionnellement, qu’il fasse plaisir. Les valeurs hédoniques sont fondamentales dans le maintien de la santé.»

Autrement dit, mieux vaut cultiver une vision de la vie dynamique, avoir des hobbies, une vie sociale et familiale riche, apprendre un nouveau point de tricot ou découvrir un paysage, plutôt que de rester seul chez soi, dans l’isolement et la tristesse, loin de toutes relations sociales.

Le sport, c’est bon pour la tête.

Vrai. La vision de Descartes est depuis longtemps dépassée: corps et esprit ne sont ni opposés ni séparés, mais intimement liés et interdépendants. L’esprit est dans le corps et le corps est dans l’esprit. Ainsi, quand le corps bouge, le cerveau s’éveille aussi. L’activité physique améliore non seulement l’irrigation de l’hippocampe, mais active toute la région de la mémoire. «Quand on fait un jogging, on se souvient des endroits où l’on va. Or se souvenir, c’est voyager dans un espace virtuel, comme dans un rêve. Une activité qui entraîne la néoneurogenèse.»

La musique a un effet bénéfique sur le cerveau.

Vrai. Les musiciens sont-ils mieux protégés que les autres? Mystère. Mais la pratique d’un instrument et l’apprentissage de la musique entretiennent sans doute la réserve cognitive. Ainsi la connaissance du piano améliorerait le raisonnement spatio-temporel. D’après Nicolas Franck, l’écoute de Khatchatourian ou de Satie améliorerait la résolution de problèmes d’arithmétique et Les Quatre Saisons de Vivaldi augmenteraient les performances cognitives. La preuve que la musique classique adoucit les mœurs et stimule les neurones.

Auteur: Patricia Brambilla