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2 novembre 2015

Ajoulot d’origine contrôlée

Trihebdomadaire spécialisé dans l’actualité du district de Porrentruy (JU), «L’Ajoie» vient de fêter son premier anniversaire. Jouissant d’une excellente santé dans un marché de la presse écrite en crise, le succès du journal de Sébastien Jubin tient du petit miracle.

Sébastien Jubin photo
Lorsqu’on lui a proposé de fonder un média, Sébastien Jubin a sauté sur l’occasion de combler un manque au niveau de l’information locale jurassienne.

La rédaction n’a beau compter qu’une poignée d’employés, elle n’en est pas moins animée. Il faut revoir le titre de une, dénicher une petite place pour une publicité supplémentaire parvenue à la dernière minute, contacter des politiciens locaux pour organiser un débat... On avait pourtant pris soin de ne pas nous accueillir un jour de bouclage.


L’Ajoie, trihebdomadaire qui paraît les mardis, jeudis et samedis, a fait son apparition le 21 octobre 2014 sur le marché de la presse romande. Bien que focalisé essentiellement sur le district de Porrentruy (JU), petite région d’environ 24 000 habitants, le média recense, après seulement un an d’activité, un peu plus de 1600 abonnements. «Notre but était d’arriver au moins à 1000», indique Sébastien Jubin, corédacteur en chef et cofondateur aux côtés de sa collègue Elise Choulat. Le minimum pour être considéré comme un journal en Suisse et donc bénéficier de l’aide à la presse, subvention fédérale qui permet d’abaisser les coûts de distribution par La Poste. Plusieurs centaines d’abonnés résident en dehors de l’Ajoie. Quelques-uns en dehors du pays, et même jusqu’au Chili. «Je connais bien ce lecteur, puisqu’il s’agit du consul de Suisse, un Ajoulot d’origine qui reçoit notre journal sous format électronique», annonce fièrement le journaliste.

Le succès du dernier-né des journaux romands a de quoi étonner au beau milieu de ce marché de la presse écrite que l’on dit traverser une grave crise. Quelle est donc sa recette miracle?

L’Ajoie est une région avec une identité forte,

explique le jeune homme de 34 ans. Les gens ici se présentent d’abord comme Ajoulots, ensuite seulement en tant que Jurassiens. Personnellement, je me sens complètement Bruntrutain (gentilé des habitants de Porrentruy, ndlr)!» Pour appuyer ses propos, le journaliste évoque l’exemple d’un autre petit journal romand, La Gruyère, qui jouit lui aussi d’une excellente santé.


L’autre explication de ce succès tiendrait au fait que L’Ajoie réponde à un véritable manque d’informations locales, depuis la fusion du Démocrate et du Pays en 1993 pour donner naissance au Quotidien jurassien. «Un journal qui a tendance à accorder bien plus d’importance aux actualités qui concernent la vallée de Delémont et donc de laisser de côté les deux autres districts, fait remarquer Sébastien Jubin.

Mais les deux journaux peuvent-ils coexister à long terme sur un territoire aussi exigu que le canton du Jura? Jusqu’ici, le nouveau lectorat de L’Ajoie ne semble pas avoir créé de vague de désabonnements au Quotidien jurassien. «Certes nous créons une certaine concurrence… mais celle-ci est très saine, se défend-il. Nous captons aussi des annonceurs. Mais il s'agit le plus souvent de petites entreprises locales qui ne sont pas intéressées à communiquer au-delà de l’Ajoie. Quant aux très grands annonceurs, ils ont suffisamment de ressources financières pour placer leurs publicités dans nos deux journaux.»

Selon une recette plus que centenaire

Le projet du nouveau média ajoulot émane d’un autre titre micro-local jurassien, Le Franc-Montagnard, implanté à Saignelégier et qui a fêté cette année ses 116 ans. «Sa direction cherchait un groupe de journalistes pour mettre sur pied un journal équivalent en Ajoie. Quand on vous propose à l’heure actuelle de fonder un média, on ne peut se permettre de refuser!», se rappelle Sébastien Jubin, à l’époque journaliste au bureau régional de Moutier de la télévision RTS. «Nous savions que le nouveau titre devrait se présenter au format tabloïd, comme c’est le cas du Franc-Montagnard. Pour le reste, nous avions le champ libre… C’est ainsi que nous avons pris la décision d’accorder un poids important à l’actualité politique.»

Politique et polémique

Un domaine qui «a pris aux tripes» le jeune homme dès l’âge de 22 ans, alors qu’il effectuait ses premiers pas en tant que journaliste à la radio régionale Fréquence Jura (RFJ).

J’ai l’impression que la presse helvétique est devenue un peu lisse au fil des années»,

regrette-t-il. Plutôt que de suivre cette tendance à reprendre telles quelles les dépêches d’agences, le journaliste aime s’immiscer dans les couloirs de la politique pour la faire vivre de l’intérieur. «L’histoire de la mairie de Porrentruy était passionnante. Une trame quasi shakespearienne, avec ses deux clans dignes des Montaigu et des Capulet! Certes, il n’y a pas eu de morts. Mais quelques personnes sont bel et bien finies… politiquement parlant du moins.»

Rien d’étonnant dès lors que le Bruntrutain, passionné d’écriture et qui compte plusieurs ouvrages à son actif, ait approché en 2009 François Lachat, premier président du gouvernement jurassien, pour lui proposer de rédiger sa biographie. «Je voulais savoir qui se cachait derrière le personnage. C’était aussi une manière de comprendre pourquoi le Jura est aujourd’hui un canton comme les autres… perdant ainsi ce style révolutionnaire qui le caractérisait autrefois.» Un état d’esprit que l’on s’astreint à faire vivre au sein de la rédaction de L’Ajoie. «C’est vrai, nous n’avons pas peur de faire dans la polémique. Le pire pour moi serait, comme tant d’autres médias, de jouer le rôle de porte-parole du gouvernement.»

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Matthieu Spohn