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23 mars 2013

Sécurité: aux armes, citoyens?

Alors que les cantons annoncent leurs chiffres 2012 de la criminalité cette semaine, «Migros Magazine» a cherché à comprendre pourquoi certains villages organisaient des patrouilles afin de lutter contre les cambriolages.

A Grafstal, dans 
le canton de Zurich, Thomas et Monika Morf ainsi que 
Rudolf Kläusli 
(de g. à dr.) sont trois des trente-huit bénévo­les 
qui effectuent 
des rondes dans 
le village.
A Grafstal, dans 
le canton de Zurich, Thomas et Monika Morf ainsi que 
Rudolf Kläusli 
(de g. à dr.) sont trois des trente-huit bénévoles 
qui effectuent 
des rondes dans 
le village.

Organiser des rondes pour assurer la sécurité de son quartier: une habitude typiquement américaine, véhiculée par les séries télévisées? Pas si sûr... En novembre dernier, las de subir cambriolage sur cambriolage, les résidents d’Aire-la-Ville (GE) ont décidé d’agir. «Nous nous sommes retrouvés un soir sur la place du village, nous étions une vingtaine, raconte Guillaume (prénom fictif), un habitant de la commune. Pendant deux heures, nous nous sommes promenés en petits groupes, en cherchant à repérer des comportements inhabituels.»

Une sortie qui ne donnera aucun résultat concret, mais qui les motive toutefois à renouveler l’expérience. «D’autres personnes se sont proposées et une liste a finalement été déposée à l’épicerie: nous pouvions nous inscrire aux rondes en fonction de notre emploi du temps.» Pas question toutefois de jouer les héros! «Nous ne portions pas d’arme. La consigne, si nous remarquions des individus suspects, était de s’éloigner et d’appeler la police. Notre action était avant tout dissuasive. Nous voulions simplement signaler notre présence aux éventuels voleurs. D’ailleurs, nous portions tous un gilet jaune fluorescent, afin qu’on nous repère de loin.»

Une mobilisation rapidement à bout de souffle

Jamais tombé nez à nez avec un malfrat? «Non. Mais un soir, nous avons croisé une voiture qui a fait demi-tour en nous voyant arriver.» Outre ce cas isolé, l’effet des rondes sur l’activité des cambrioleurs reste difficile à mesurer. D’autant que l’aventure sera de courte durée. «Après deux ou trois semaines, notre élan est un peu retombé, confirme Guillaume. Les rondes se sont faites de plus en plus rares et ont définitivement pris fin en janvier. Il faut dire que certains habitants ne voyaient pas d’un bon œil notre activité.»

Pierre Maudet, conseiller d'Etat genevois en charge de la Sécurité.
Pierre Maudet, conseiller d'Etat genevois en charge de la Sécurité.

Du côté des autorités non plus, on ne cautionne pas la mise sur pied de telles milices. «Il est inacceptable que des citoyens se mettent en danger, relève le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet,(photo) en charge du département de la Sécurité. D’autant que les cambriolages qui frappent actuellement le pays sont en général le fait de bandes organisées qui peuvent s’avérer dangereuses. De simples citoyens ne sont pas formés pour y faire face et peuvent mettre en danger leurs voisins. Assurer la sécurité doit rester exclusivement la mission de la police.»

Alors que ces rondes citoyennes sont d’ores et déjà bien implantées dans certaines communes alémaniques, en partenariat avec la police, «elles restent exceptionnelles en Suisse romande, assure Jean-Christophe Sauterel,(photo)chef de la direction prévention et communication de la Police cantonale vaudoise. Elles sont en général liées à un événement particulier, comme une vague de cambriolages.»

La police de proximité comme argument

Dans les cantons romands, on préfère miser sur l’implantation toujours plus importante d’une police de proximité ainsi que sur des campagnes de prévention auprès de la population.

Ainsi à Genève, le concept GE_Veille a été lancé à la fin 2012 afin de rappeler les bons réflexes aux habitants, via une campagne d’affichage, et de renforcer la collaboration entre forces de l’ordre et citoyens, notamment par le biais de soirées d’informations. «On les incite simplement à devenir plus vigilants», explique Pierre Maudet.

Une mesure suffisante pour réduire le taux de cambriolages, en constante croissance dans la plupart des cantons? «Pas forcément suffisante – elle est complétée par le renforcement de la présence de la police – mais nécessaire, assure le conseiller d’Etat genevois. Ce qu’on veut, c’est responsabiliser les citoyens, mais éviter que ceux-ci se sentent investis d’une mission et décident de partir sur le terrain…

En quelques chiffres

Cette infographie montre le nombre cumulé de vols par effraction et de vols par introduction clandestine. Ces chiffres concernent les logements privés et les commerces. Source: Office fédéral de la statistique.

Cette infographie montre le nombre cumulé de vols par effraction et de vols par introduction clandestine. Ces chiffres concernent les logements privés et les commerces.

Cette infographie montre le nombre cumulé de vols par effraction et de vols par introduction clandestine. Ces chiffres concernent les logements privés et les commerces. (source: Office fédéral de la statistique)

L’Office fédéral de la statistique a publié fin mars les chiffres de 2012. De manière générale, les vols (par effraction et par introduction clandestine) ont augmenté entre 2011 et 2012. Le canton de Berne en a recensés 6738, Fribourg 2402, Vaud 12'500, le Valais 2515, Neuchâtel 2196 et le Jura 750. En revanche, le canton de Genève a enregistré 750 cas en moins (8719 en 2012 pour 9469 en 2011). (Article mis à jour le 28 mars 2013)

PAROLE D'EXPERT

«Certains citoyens n'ont plus confiance dans la police»

Julien Niklaus, sociologue et anthropologue, spécialiste de management de la police et de la sécurité publique à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP), Lausanne.
Julien Niklaus, sociologue et anthropologue, spécialiste de management de la police et de la sécurité publique à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP), Lausanne.

Julien Niklaus, (photo) sociologue et anthropologue, spécialiste de management de la police et de la sécurité publique à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP), Lausanne.

Pourquoi ce besoin chez certains citoyens de se substituer à la police en constituant des milices?

Il faut savoir avant tout que ce phénomène est relativement rare en Suisse romande. On ne dénombre que quelques cas isolés, notamment à Genève et dans le canton de Vaud. Cela étant dit, la formation de telles milices naît souvent d’une perception négative de la police. Certains citoyens n’ont plus confiance, ils ne se sentent pas en sécurité et estiment qu’ils doivent reprendre les choses en main.

Comment expliquer ce manque de confiance envers la police?

C’est un sentiment qui est apparu dans les années 1970 et 1980, notamment avec l’évolution de la technologie. Certes, cette dernière a permis à la police de devenir plus réactive, mais elle l’a également retranchée davantage dans ses bureaux. Un fossé s’est donc creusé avec la population, dû à ce manque de présence sur le terrain, participant ainsi au renforcement du sentiment d’insécurité.

Un sentiment d’insécurité qui s’explique également par l’augmentation de la criminalité...

Je dirais plutôt par l’évolution et la transformation de la criminalité (par exemple, la récurrence et la prégnance de certaines incivilités), et surtout par la manière dont elle est médiatisée. Depuis l’apparition de Facebook et Twitter, l’information se relaie différemment: elle nous arrive souvent brute, non traitée, et cristallise les peurs, ce qui peut pousser des citoyens à agir.

Comment éviter, dès lors, que la population se sente obligée de remplacer les forces de l’ordre?

En poursuivant le travail entrepris par certains cantons et des communes ces dernières cinq ou dix années, à savoir de renforcer la présence d’une police de proximité. Par ailleurs, la sécurité publique doit devenir un but collectif, auquel peuvent contribuer d’autres départements d’Etat. Je pense notamment à l’urbanisme: en conceptualisant les quartiers, il s’agit de réfléchir également en termes d’éclairages, d’agencement des rues, etc.

Auteur: Tania Araman

Photographe: Keystone, LDD,, Tamedia publications romandes