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17 mars 2014

Selfies: l'ère Narcisse 2.0

Les selfies, ces autoportraits à bout de bras, sont partout, célébrant la preuve de l’instant par l’image et la mise en scène de soi. Décryptage du phénomène.

un couple en train de réaliser un selfie
A part les 3e et 4e âges – et encore – nul ne semble échapper à cette forme ultime de nombrilisme planétaire.

L’Oxford Dictionary, maître du vocable anglais, l’a promu mot de l’année 2013. Le selfie, art de retourner bras tendu l’objectif sur soi, envahit la Toile, ravit une foule grandissante de Narcisses numériques, people ou anonymes. Le phénomène prend des allures de tsunami visuel au milieu des quelque 550 millions de photographies téléchargées toutes les vingt-quatre heures, dont 350 millions pour le seul Facebook. Si le selfie s’inscrit dans une longue tradition de l’autoportrait aussi vieille que la photographie (ou la peinture), «la généralisation de la tradition visuelle d’un discours sur soi est frappante. Ces dernières années, elle s’est étendue comme jamais auparavant, et le recours aux réseaux sociaux ne représente que la pointe de l’iceberg», estime Annik Dubied, sociologue de la célébrité et directrice de l’Académie du journalisme et des médias à l’Université de Neuchâtel.

Car, selon Gianni Haver, professeur en sociologie de l’image à l’Université de Lausanne, il s’agit d’abord de dire quelque chose à l’autre. «Le selfie est certes tourné vers soi, mais produit pour les autres. Appartenant désormais pleinement à notre vie sociale en ligne, je le vois comme une production d’une image de soi communiquant quelque chose dans l’instant.»

Vous êtes sur une plage des Caraïbes alors que vos collègues soupirent au bureau? Hop, un cliché ensoleillé sur Facebook pour leur donner un petit goût (amer) du paradis. Pas forcément pour se la jouer star d’ailleurs, ainsi que l’explique Annik Dubied:

Plus qu’une tendance à aspirer à la célébrité, c’est une volonté de fixer les instants de vie, de jalonner son parcours de moments jugés suffisamment importants pour être immortalisés.

Ladite importance dépend certes du degré d’acceptation de chacun. Mais comme une image chasse l’autre dans un flux permanent, ce n’est pas bien grave. Gianni Haver: «Evidemment, le message que l’on tente de transmettre ne fonctionne que dans l’immédiateté.» Même si, peut-être, certains selfies seront un jour pris comme le reflet d’une époque. Car, comme tout contenu sur internet, ces autoportraits numériques sont à la fois instantanés et immanents puisque possédant une trace durable. Le droit à l’oubli demeure tout relatif. Un paradoxe cher à la Toile mondiale que l’on retrouve à propos de la notion d’intimité, puisqu’il existe aussi le selfie coquin.

Cela me semble typique du double registre du web, par essence public et global et en même temps offrant une sensation de quasi-intimité lorsque l’on surfe le soir seul dans sa chambre ou son salon.

Un nouveau rapport à l’image

Un autre paradoxe du selfie tiendrait, selon Annik Dubied, à notre rapport contemporain à l’image (ou en tout cas au rapport qu’entretient avec elle la génération dite des «digital natives»): Alors que sa production n’a jamais été aussi massive et sa retouche – voire sa complète reformulation – si facile, tout se passe comme si «la génération actuelle faisait jouer à la photo le rôle de preuve longtemps tenu par l’écrit.» Le selfie représenterait donc la réalité de la personne qui par ce biais indique ce qu’elle fait, voire qui elle est.

Naturellement, qui dit mise en scène de soi dit aussi valorisation de soi. Même si les smartphones et tablettes facilitent la prise du cliché et sa transmission, «la personne choisit la photo qui lui plaît le plus, comme elle choisit la situation ou l’air qu’elle adopte. On prend véritablement la pose, et en cela on renoue avec la pratique de l’autoportrait qui existe depuis l’invention de la photographie», note encore Gianni Haver.

A part les 3e et 4e âges – et encore – nul ne semble échapper à cette forme ultime de nombrilisme planétaire, de cette «extrémité», cette intimité partagée par tous. Les psychiatres le disent joliment: se portraiturer sur internet autorise l’invention d’un moi qui n’existe pas. A chacun de se fabriquer la vie qui va avec, et de profiter de canaux de diffusion qui n’ont jamais été aussi étendus.

De Suisse romande

Debora, amatrice de selfies.
Debora a choisi de montrer l'évolution de son corps avec des selfies.

Des selfies, Debora en fait depuis une année. «Au début, c’était un peu pour accepter mon apparence, car j’avais pris presque 40 kilos en deux ans et la seule chose que je trouvais jolie chez moi c’était mon visage», confie-t-elle. Depuis deux mois, ses autoportraits visent un autre but. La jeune femme de 25 ans a en effet subi une réduction de l’estomac et perdu 20 kilos. «J’ai envie de montrer l’évolution de mon corps et de témoigner de ce que je vis. Prendre des selfies m’a sincèrement permis de me sentir mieux et je réalise que l’angle de mes photos s’est élargi: aujourd’hui, j’ose montrer mon corps.»

Hugues Hiltpold (à g.) et Christian Lüscher, conseillers nationaux genevois.
Hugues Hiltpold (à g.) et Christian Lüscher, conseillers nationaux genevois.

Que font deux élus quand ils siègent à Berne? Un selfie, pardi! Posté sur Facebook, le «selfie im Bundeshaus» des conseillers nationaux genevois Hugues Hiltpold et Christian Lüscher pris depuis leurs fauteuils a récolté plus de 100 «likes». «C’est une façon de montrer à nos électeurs ce que nous faisons avec un côté sympa, explique Hugues Hiltpold, l’instigateur du cliché, tout en reconnaissant que la démarche revêt «un petit côté narcissique». Les deux compères n’en sont pas à leur coup d’essai. Et ne sont pas seuls. Selon Hugues Hiltpold, «on voit de plus en plus de photos prises dans l’hémicycle». A quand le selfie du Conseil national?

Jorge Guerreiro, fondateur du blog et web­zine jsbg.me.
Jorge Guerreiro, fondateur du blog et web­zine jsbg.me.

Sa marque de fabrique? Le sourcil gauche levé, («parce que je n’arrive pas à lever le droit»). Jorge Guerreiro, fondateur du blog et web­zine jsbg.me, pratique l’art du selfie depuis les années 2000, lorsqu’il a acquis son premier appareil photo digital. Sur les réseaux sociaux où il poste régulièrement ses clichés, on le découvre avec des copains en soirée, des people ou se mettant en scène dans son cadre professionnel. «C’est une façon d’interagir avec sa communauté virtuelle et de se vendre sous son meilleur angle, car je retouche toujours mes photos avant de les poster.» Narcissique? «On ne peut pas le nier, mais c’est surtout un clin d’œil humoristique.»

Manuela, 23 ans, fashion addict.
Manuela, 23 ans, fashion addict.

«J’adore la mode et j’aime bien prendre des photos de moi pour montrer ce que je porte.» Manuela, 23 ans et fashion addict, poste régulièrement depuis trois ans ses selfies sur Instagram. Elle en fait dans la rue, sur le chemin du travail, en allant au fitness, en «mode grimace» ou «en faisant ma belle», question d’humeur. «Ce que j’aime avec les selfies, c’est qu’on est seul face à l’objectif, cela permet d’être plus détendu et d’apparaître tel que l’on veut être.»

© Migros Magazine - Pierre Léderrey et Viviane Menétrey

Auteur: Pierre Léderrey, Viviane Menétrey

Photographe: Dukas, Keystone