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31 août 2014

Seniors: il n’y a pas d’âge pour apprendre

Genève, Neuchâtel, Vaud, Berne francophone: les Universités pour seniors de Suisse romande rencontrent un succès grandissant pour une offre toujours plus large.

Comme Itala Thorens, ils sont quelque 20 000 aînés à suivre les cours des Universités des seniors en Suisse.
Comme Itala Thorens, ils sont quelque 20 000 aînés à suivre les cours des Universités des seniors en Suisse.

Enfin l’âge de la retraite. Pour la grande majorité, c’est le moment tant attendu du farniente, de l’absence d’horaires, de la possibilité de se consacrer à son violon d’Ingres ou à ses proches. Mais pour une petite, mais grandissante minorité, il s’agit plutôt d’aiguiser son appétit de culture et de connaissance.

Sans forcément attendre l’âge officiel de la cessation d’activité professionnelle, et parfois jusqu’à bien plus de 80 ans, quelque 20  000 aînés profitent en Suisse des activités proposées par les huit Universités des seniors (ou Uni3), dont la moitié en Romandie.

Avec quelles motivations? «Avant tout par désir d’apprendre, mais aussi afin d’entretenir ses capacités intellectuelles et de mieux comprendre les enjeux de la société actuelle», explique Philippe Terrier. L’Uni3 Neuchâtel qu’il dirige a la particularité d’être directement liée à la Haute Ecole.

Elle se divise entre cinq sites répartis dans tout l’arc jurassien. Environ 900 adhérents se pressent à des rencontres ou des conférences qui se veulent à la fois de haute teneur intellectuelle et à la portée de tous.

La majorité de nos membres sont au bénéfice d’une formation professionnelle supérieure ou d’un diplôme de haute école. Il existe sans doute chez certaines personnes âgées une crainte de ne pas arriver à suivre. Ce qui est tout à fait infondé puisque nous cherchons précisément à nous adresser à tout un chacun.

Engagé dans les instances faîtières des Universités des seniors, Philippe Terrier regrette que l’offre des U3 ne soit pas mieux connue, mais aussi pas suffisamment valorisée par une reconnaissance officielle. «Alors que la nouvelle loi sur la formation continue est en chantier, nous constatons que, pour le législateur, cette notion s’arrête à la fin de la période active. Ce qui entre en contradiction avec le concept de «long life learning», dont tout le monde parle beaucoup au moment où la durée de vie ne cesse de s’allonger.»

Pour son collègue de Genève, le professeur André Wyss, il s’agit aussi pour les seniors de rester intellectuellement curieux et actifs, «citoyens critiques et ouverts sur le monde».

Au bénéfice d’une convention avec l’Université de Genève (mais aussi d’autres institutions), cette Uni3-là est en plein boom. Exactement 3200 adhérents, et une année 2013 record avec quelque 588 nouvelles inscriptions.

Cet afflux a d’ailleurs permis de renforcer le bureau (trois personnes salariées désormais) et, même ainsi, gérer l’offre grandissante d’une quarantaine d’activités réparties en visites, cours, ateliers et autres rencontres n’est pas de tout repos. «Dès la rentrée d’octobre, nous proposons des visites culturelles et quotidiennes dans le canton, deux conférences hebdomadaires, des cours avec chaque trimestre des nouveautés, des ateliers notamment au MAMCO ou encore des séminaires hors murs et des voyages à thèmes», détaille Fabienne Bruttin Mazzoni, secrétaire générale.

Comme dans le canton-cité de Calvin, Connaissance 3 sur Vaud a une vision large du terme de seniors. «Nous n’avons pas de limite d’âge inférieure, et 14% de notre public a d’ailleurs moins de 65 ans», précise à Lausanne sa directrice depuis un an et demi Patricia Dubois.

Issu du Mouvement des aînés et non excroissance de l’alma mater, Connaissance 3 est devenue fondation à la fin des années 90. «Depuis lors, nous avons passé des conventions avec l’Université, l’EPFL ou les HES afin de se rapprocher du monde académique traditionnel.» Cette origine associative explique peut-être un pourcentage relativement faible de hautes études parmi les adhérents 63% d’entre eux (ce sont des femmes à 65%) n’ont pas fait d’études supérieures. «En revanche, ce pourcentage est élevé parmi le conseil de fondation comme parmi la centaine de bénévoles répartis en onze groupes cantonaux chargés de trouver quelque 200 conférences dans 14 localités différentes du canton. Ce qui offre un fantastique carnet d’adresses pour contacter les meilleurs intervenants», se réjouit Patricia Dubois.

Connaissance 3 organise en outre une vingtaine de visites culturelles annuelles et deux fois plus de cours entre Lausanne et Yverdon-les-Bains. «Si notre clientèle est avant tout celle des seniors, ce sont aussi eux qui concoctent nos activités», relève encore la directrice. Qui, comme ses homologues, insiste sur l’importance de proposer ces activités à une population appelée à devenir de plus en plus nombreuse dans notre pays.

Itala Thorens, Genève: «Des cours pour aller en profondeur»

Itala Thorens, Genève.
Itala Thorens, Genève.

Si cette énergique Genevoise connaît les activités d’Uni3 Genève quasiment depuis sa création (1975), elle ne s’y est inscrite que depuis quatre ans, après avoir notamment voyagé deux fois autour du monde. «J’étais enseignante de dessin dans le stylisme, et n’avais pas vraiment le temps d’approfondir de nombreux centres d’intérêt. Là, c’est l’occasion.»

Afin donc d’aller un peu en profondeur, elle privilégie les cours de moyenne ou longue durée. L’année dernière, par exemple, ce fut cette introduction au langage musical visiblement plébiscitée, rendez-vous hebdomadaire pendant six mois qu’elle ne ratait pour rien au monde. «Passionnée de grande musique, j’apprends plein de choses et suis aux anges comme, je crois, la soixantaine de participants.»

Autre cours à recevoir ses louanges, une plongée dans l’œuvre de Proust donnée par le président d’Uni3 Genève, André Wyss. «Je craignais que ce soit un peu ardu, mais en fait pas du tout. On nous apprend notamment à bien lire la longue phrase proustienne, en mettant les respirations au bon endroit. Et ça change tout.»

Cette année, Itala Thorens se verrait bien suivre un peu de biologie. «Ou en tout cas quelque chose de très différent de mes centres d’intérêt habituels.»

Laury Malherbe, Genève: «Je ne rate aucune conférence»

Laury Malherbe, Genève.
Laury Malherbe, Genève.

Des années de bonheur. Inscrite un peu avant de prendre sa retraite de traductrice anglais- français, Laury Malherbe passe presque quotidiennement à l’Uni3, à côté de Plainpalais et d’Uni Dufour. «J’habite à côté, et du coup je ne rate aucune conférence. J’ai également suivi plusieurs cours, Proust aussi ou encore un cours de cinéma très couru. Mais aussi langage musical ou encore un cours consacré aux personnages littéraires devenus des mythes. Je pourrais presque dire que mes journées s’organisent autour de l’offre de l’Université des seniors. D’autant que j’aime bien connaître d’autres participantes en prolongeant un peu autour d’un café», sourit cette septuagénaire adepte de yoga qui n’hésite pas non plus à partir en excursion pour des visites de villes. Ou encore à participer aux débats animés d’un groupe qui s’est formé pour discuter des grands problèmes d’actualité de notre époque.

Si Uni3 n’existait pas? Ce serait un drame. Même si je fais d’autres choses, du sport notamment, la stimulation intellectuelle que m’apporte Uni3 m’est devenue indispensable.»

Jean-Pierre Revel, Eysins (VD): «Une première année très fructueuse»

Jean-Pierre Revel.
Jean-Pierre Revel.

Ancien médecin spécialisé en médecine tropicale et santé publique dans l’humanitaire, Jean-Pierre Revel n’a pas manqué d’études. Mais sans doute sa soif de connaissances s’est-elle tout naturellement prolongée au moment de prendre sa retraite.

«Je viens de terminer ma première année au sein de Connaissance 3. Avec davantage de temps au quotidien, j’ai envie de rester curieux, de découvrir des domaines que je n’ai pas pu approfondir auparavant.»

On ne se refait pas non plus par rapport aux types d’activités que l’on privilégie, et après avoir beaucoup bourlingué, ce Vaudois âgé aujourd’hui de 67 ans reste un homme d’extérieur et de terrain. «J’ai par exemple participé avec beaucoup de plaisir à des visites de villes comme Delémont ou Soleure. Et j’ai été époustouflé par la qualité des connaissances des animateurs, dispensées de manière très accessibles.»

Son épouse, pas encore retraitée, l’accompagne parfois. Jean-Pierre Revel confirme qu’il croise davantage de femmes que d’hommes, et que le public rencontré lors d’un peu plus d’une dizaine d’activités était souvent au bénéfice d’une formation supérieure. «Ce qui me semble un peu dommage, dans la mesure où la vulgarisation semble un souci constant.» Ayant lui-même été formateur durant sa riche carrière, Jean-Pierre Revel n’exclut pas de proposer ses services comme animateur ou conférencier.

François Chapuisat, Les Brenets (NE): «J’ai tout de suite été tenté»

François Chapuisat, Les Brenets (NE).
François Chapuisat, Les Brenets (NE).

Ancien directeur de l’Hôpital de Morges, François Chapuisat fréquente avec assiduité l’Université des seniors de Neuchâtel depuis 2004. «Je venais de partir en retraite. Mon épouse travaillait encore et évidemment j’avais un peu peur de l’inactivité. On m’a parlé de l’Uni3 et j’ai tout de suite été tenté.»

Vaudois d’origine, François Chapuisat s’est lui-même d’abord passionné pour l’histoire de sa région d’adoption, notamment les Franches- Montagnes. Désormais, entre octobre et avril, cet habitant des Brenets de 73 ans s’occupe de l’antenne de La Chaux-de-Fonds toute proche. «Chaque antenne dispose de son petit comité d’organisation. Nous sommes cinq.» L’Uni3 de Neuchâtel ayant la chance d’être directement rattachée à l’alma mater, la petite équipe peut compter sur le travail de son directeur Philippe Terrier, «qui nous propose chaque année un programme très varié et complet.»

Reste à faire son choix selon les goûts propres d’un public local et fidèle: suivant les sujets, entre 70 et 120 personnes font le déplacement. «En gros, il suffit d’être à la retraite et de s’intéresser aux problématiques de société et de culture générale.»

Seul regret manifesté par François Chapuisat, la difficulté dans son coin de pays de convaincre des médecins de trouver une petite place dans des agendas surchargés alors que les problématiques médicales font partie des préoccupations importantes des personnes âgées.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Laurent de Senarclens