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27 octobre 2016

Sergio Ermotti: «La modestie est pour moi essentielle, peu importe la force dont on dispose»

Le CEO d’UBS est l’un des patrons les plus puissants de la sphère économique suisse. Le Tessinois fait le point sur l’état de la place financière suisse mais aussi sur son salaire, sa passion pour le football, le Conseil fédéral et la Banque nationale suisse.

Sergio Ermotti: «Mon premier salaire s’élevait à 350 francs par mois.»

Que représente pour UBS la nomination d’un Tessinois à sa tête?

Cela ne signifie pas grand-chose. Bien sûr, en tant que Tessinois, je suis sans doute plus sensible aux différences entre les régions latines et alémaniques de notre pays. Et il est fort probable que je sois le premier Tessinois à avoir jamais accédé à la direction d’une grande banque. Stratégiquement parlant, la Suisse est très importante pour nous, mais nous menons nos affaires à l’échelon mondial. Notre identité suisse est un atout de poids à l’étranger. Pour la direction d’UBS, c’est cet aspect-là qui est important, plus que le fait que je sois tessinois, suisse allemand ou romand.

Faut-il en conclure que le CEO d’UBS doit obligatoirement être suisse?

Non, pas forcément. Les Suisses peuvent aussi siéger au sein de la direction générale ou du conseil d’administration. Un peu comme en sport: il faut adapter la tactique aux joueurs à disposition. Mais nous ne pouvons pas dire que nous sommes une banque suisse et avoir seulement d’autres nationalités à la direction. Il importe de trouver le bon équilibre. De plus, la composition de l’équipe dirigeante reflète notre forte identité mondiale et la diversité de nos clients. UBS tient à ces deux aspects, la suissitude et l’ouverture sur le monde. Et c’est pour moi absolument essentiel.

Vous avez la réputation d’être un patriote, on vous a déjà vu à des fêtes fédérales de lutte. Quel est selon vous le rôle de la Suisse?

Je m’identifie beaucoup à la Suisse et au Tessin. Par nature, je me sens d’abord Tessinois, puis Suisse. Il est très important pour moi d’avoir une identité et d’y rester fidèle. Je crois également que la Suisse pourrait et devrait être un exemple pour de nombreux pays, même s’il est évident que nous aussi devons encore nous améliorer et nous adapter.

A quel genre d’adaptation pensez-vous?

A une adaptation économique et politique. Notre Etat est devenu trop bureaucratique. Par ailleurs, en tant qu’électeur, je suis gêné par l’instrumentalisation croissante de la démocratie directe. A force de multiplier les initiatives, nous sommes en train de galvauder une force de notre système. Comprenez-moi bien: il s’agit selon moi d’un outil extrêmement important. Mais actuellement, trop de politiciens y recourent non pas tant pour servir une cause, mais pour asseoir la position qu’ils défendent et exercer une pression. Cela nuit à notre pays. L’usage pour ainsi dire inflationniste du droit d’initiative affaiblit la crédibilité de notre système politique.

Comment cela?

Nous sommes si souvent appelés à nous prononcer sur des objets de loi que les citoyens risquent de se lasser. Ajoutez à cela le fait que cette pratique devrait être adaptée aux nouvelles réalités, notamment à l’évolution démographique. Cela fait des décennies que le nombre de signatures à recueillir pour qu’une initiative soit soumise au peuple est fixé à 100 000, alors que la population suisse a presque triplé depuis 1900. Il est donc beaucoup plus simple aujourd’hui de réunir le nombre de signatures requis! Par ailleurs, je suis très méfiant vis-à-vis des initiatives émanant de partis représentés au Conseil fédéral.

Oui, vous avez déjà émis des critiques à l’encontre du Conseil fédéral, notamment en ce qui concerne le secret bancaire...

Attention: lorsque j’ai déclaré à l’époque que le Conseil fédéral, suite aux élections de l’automne dernier, ne semblait pas prendre suffisamment en compte le fait que le Parlement était devenu plus bourgeois, ce n’était pas une critique, mais un constat. Et de nombreux commentateurs politiques partageaient ma vision des choses.

Vous dirigez une grande banque mais auriez préféré devenir footballeur professionnel...

Oui, j’échangerais bien mes fonctions de CEO contre une participation à une finale de Champions League ou de Coupe du monde. Jouer à ce niveau, ce serait fantastique! Mais si j’avais embrassé une carrière de footballeur, je serais déjà retraité, alors qu’en tant que CEO d’une banque, je peux encore travailler. C’est peut-être mieux ainsi. (Rires)

En revanche, vous êtes toujours président du FC Collina d’Oro, qui évolue en 2e ligue. Est-ce important pour vous?

J’aime tout simplement aller au stade pour regarder un match. Pour moi, c’est un autre monde. C’est aussi une façon de contribuer à la vie et à la communauté de ma région.

En tant que banquier, vous gagnez beaucoup plus que de nombreux footballeurs – 14,3 millions de francs en 2015. Comment ne pas perdre le sens des réalités face à de pareilles sommes?

Je garde les pieds sur terre. Mon tout premier salaire s’élevait à 350 francs par mois. Nous étions en 1975. En outre, ma famille n’était pas très riche. Mon père était un simple employé de banque. Je sais donc très précisément ce que signifie gagner de l’argent. Je ne prétends pas que l’aspect pécuniaire n’a aucune importance pour moi – je trouve en effet important de toucher un salaire en adéquation avec le marché. Et il est évident qu’avoir été relativement tôt indépendant financièrement m’a procuré une certaine liberté. Mais je travaille volontiers et pas que pour l’argent. Au passage, il est intéressant de noter que les revenus des athlètes de haut niveau, des vedettes de la chanson ou du cinéma ne font quasiment pas débat, contrairement à ceux de leurs managers. On rétorquera que la collectivité ne paie pas les salaires des grands sportifs, mais ce n’est pas vrai. Qui finance indirectement le sponsoring, la télévision payante ou les droits publicitaires? Personne d’autre que les consommateurs!

Oui, mais le public voit concrètement ce que font les stars. On ne peut pas vraiment en dire autant des cadres d’une banque…

Je ne veux pas paraître sur la défensive, mais je me dois de souligner que nous disposons aujourd’hui de règles très claires et d’un système de surveillance efficace en ce qui concerne la rémunération. En dernier recours, ce sont les propriétaires de la banque, autrement dit les actionnaires, qui tranchent. Et en Suisse, ils ont la possibilité de voter sur les systèmes de rémunérations.

UBS est tout particulièrement dans le viseur, car en 2008, elle a dû solliciter des aides de l’Etat.

C’est exact, et nous sommes très reconnaissants au gouvernement suisse, même si je n’étais pas encore là à cette époque. Il est également permis de dire que l’Etat a fait un bénéfice plutôt confortable grâce à cette intervention, et que cela nous réjouit. Mais ce n’est évidemment pas une raison pour vouloir réitérer l’expérience.

Abordons un autre sujet: est-ce une impression, ou la place financière suisse fait aujourd’hui davantage profil bas qu’auparavant?

La modestie est pour moi une bonne chose, quelle que soit la force que l’on possède. Il ne s’agit pas de nous mais de la façon dont nous pouvons aider nos clients. Mais le fait est que la place financière helvétique est plutôt sous pression à l’international. L’Asie et les Etats-Unis sont des concurrents de plus en plus redoutables dans le domaine de la gestion de fortune traditionnelle. De même, la croissance quasi nulle de l’Europe n’est pas une bonne chose pour la Suisse, pour qui les marchés européens jouent un rôle essentiel. Cela dit, inutile de nous rabaisser nous-mêmes. Nous avons tous les atouts pour conserver une place en vue si nous nous appuyons sur nos forces et notre tradition.

La place financière suisse est-elle sans reproche aujourd’hui?

La Suisse a entrepris énormément de choses et occupe une position de leader dans les domaines de la conformité fiscale et de la lutte contre le blanchiment d’argent. Nous répondons à des normes très strictes. Sommes-nous pour autant irréprochables? Non, mais bien meilleurs élèves que nombre de pays qui nous critiquent régulièrement.

Mais n’est-il pas rageant de voir que la Suisse a balayé devant sa porte, tandis que d’autres pays qui ne se sont pas privés de nous critiquer continuent de faire de l’argent sous le manteau?

C’est ainsi. Je trouve plus frustrant de voir le passé ressurgir sans cesse dans les débats. Nous permettons à des pays tiers de juger notre système juridique, et les banques helvétiques sont de facto déclarées coupables pour des actes qui étaient légaux chez nous, et qui ont été accomplis conformément au droit suisse.

Les turpitudes n’ont pas pour autant disparu de l’actualité: la banque privée suisse Falcon et, dans une bien moindre mesure, UBS ont été éclaboussées par l’un des plus gros scandales financiers au niveau mondial, le fonds public malaisien 1MDB.

Je ne souhaite pas m’étendre sur des situations particulières. Je me contenterais de faire remarquer que les généralisations à partir d’un cas isolé sont très dangereuses.

Jörg Gasser, le nouveau secrétaire d’Etat aux questions financières internationales, a déclaré que l’image de la place financière devait être renforcée et de nouveaux marchés conquis. Comment faire concrètement?

Pour nous, la priorité n’est pas d’acquérir des marchés supplémentaires. Une fois que vous êtes présent au Japon, à Hong-Kong, à Singapour et en Chine, éventuellement en Indonésie, en plus de l’Europe, des Etats-Unis, du Mexique et du Brésil, vous détenez déjà une grosse partie du marché mondial. Il s’agit avant tout de faire en sorte que la place financière suisse puisse fournir à ces marchés, depuis la Suisse, davantage encore de prestations, en signant des accords avec ces pays, et drainer des fonds du monde entier vers notre pays. Il s’agit là d’un point essentiel pour l’économie nationale. En effet, la place financière n’est pas seulement importante en soi, mais aussi parce que les fonds que nous gérons en Suisse sont mis à la disposition de l’économie helvétique et de ses entreprises.

Mais cela contribue à renchérir le franc suisse, non?

D’abord, jusqu’à 80% de la fortune que nous gérons en Suisse en notre qualité de prestataires financiers sont placés en devises, et non en francs suisses. Ensuite, le problème d’un franc fort n’est pas dû en premier lieu aux étrangers qui investissent dans notre monnaie. Les responsables sont plutôt les entreprises suisses et les investisseurs institutionnels qui, depuis des années, rapatrient régulièrement en Suisse les bénéfices et les dividendes réalisés étranger.

Etait-il judicieux de la part de la Banque nationale (BNS) de supprimer le cours plancher du franc suisse par rapport à l’euro?

Il ne m’appartient pas d’en juger. Il était en tout cas nécessaire d’agir, aussi bien en 2011 qu’en 2015. Une autre question est de savoir si la façon dont la BNS a procédé était la meilleure. Elle doit continuer à veiller à ce que le franc n’atteigne pas des sommets irréalistes et à ce que l’économie reste concurrentielle. Pour cela, nous avons avant tout besoin de conditions-cadres adaptées. Relisez notre histoire pour savoir ce qui a assuré la compétitivité de notre pays: le libéralisme et un environnement favorable aux affaires.

Les clients d’UBS doivent-ils s’attendre bientôt à des intérêts négatifs sur les revenus de l’épargne?

Pour les petits épargnants, certainement pas, sauf si la Banque nationale accentue fortement sa politique de taux négatifs. Cela représenterait toutefois une lourde charge pour les banques, notamment dans le cadre de nos activités courantes. Pour les clients très fortunés, nous ne pouvons pas exclure la possibilité de certaines évolutions.

Texte: © Migros Magazine | Reto E. Wild et Hans Schneeberger

Auteur: Reto E. Wild et Hans Schneeberger

Photographe: Dan Cermak